Discussion entre Serge Wolvert et Samuel Légitimus

7/ My Traveling Star
8/ Raised Up Family
9/ Carry Me On My Way
10/ Caroline I see You
11/ Baby Buffalo
12/ Have Yourself A Merry Little Christmas
7/ My Traveling
Star
Sam : Après
avoir répété que l'amour seul pouvait faire
avancer le monde, James revient sur le thème du voyage.
Il n'y a pas d'amour sans recherche de l'expérience, de
l'aventure. Le thème du voyageur est une constante chez
lui, et son père, on le sait - The " Walking Man "
- n'a pas cessé d'être "l'éternel absent"
du foyer.
Serge
: Et James semble, sur My Traveling Star, dire au revoir
à son "étoile voyageuse". Il s'est marié,
il a deux jumeaux en bas âge C'est le voyageur qui a enfin
trouvé un foyer.
Sam :
Encore un superbe renvoi à la pochette: avec ce baladin,
ce troubadour, ce bluesman, ce griot qui, bien qu'il soit sur
une route avec sa guitare, n' arbore pas le costume adéquat.
Avec ce costume, il nous indique qu'il a posé ses valises,
qu'il a trouvé la personne qui "l'attachera au sol
" , qui lui " enfoncera les pieds dans la terre "
Serge :
Et il chante cette chanson avec sa fille Sally, qui - avec son
frère Ben - a énormément souffert dans son
enfance des absences répétées de son père.
James essayé, avec la philosophie cachée dans le
titre de son album de 1982 "Dad loves his Work", de
leur expliquer que "Papa s'en va sur les routes, il vous
abandonne, mais c'est parce qu'il doit travailler, et c'est un
boulot qu'il aime"... Sur Traveling Star, il chante "
Elle m'a dit m'aimer et ça sonnait vrai" (Carly, la
mère de Sally ?) suivi de ".. Je savais que j'aurais
dû rester, mais je savais que je désirais m'en aller".
Sachant qu'aujourd'hui, Sally, elle-même, sillonne les routes
avec son propre groupe, "My Traveling Star" sonne comme
un passage de témoin.
Sam :
Absolument. Surtout qu'elle vient tout juste de se marier. Il
s'agit d'un message paternel sur la balance à faire entre
sa carrière et sa vie privée. Et écoute comme
leurs deux voix se mêlent parfaitement ensemble. On n'arrive
plus à faire la distinction. Dans une de ses dernières
interviews, James confesse qu'il est un homme très "orienté",
très focalisé sur le but qu'il s'est fixé;
que son envie d'accomplir pleinement ce qu'il entreprend se fait
très souvent au détriment de sa vie personnelle,
et qu'il a décidé désormais, de faire de
plus en plus attention à l'équilibre entre les deux;
Déjà il s'est préconisé comme régime
professionnel trois semaines de tournée alternées
avec dix ou onze jours au foyer. Il veut trouver la balance que
son père, lui, n'a jamais vraiment réussi à
trouver.
Serge :
Tu retrouves dans cette chanson le thème de "Runaway
Boy"' (Never Die Young).
Le jeune fugitif qui besoin de partir, même s'il aime son
foyer ... Même dans le thème musical on retrouve
" Runaway Boy ". Une très belle ballade , avec
de superbes arrangements de cordes de Dave Grusin...
8/
Raised Up Family
Serge : Une chanson très Rythm & Blues, très
syncopée, où l'on retrouve Michael Landau en remplacement
de Bob Mann. Il fait un solo de guitare fantastique. C'est une
chanson que James a écrite à la suite de sa rencontre
avec Mark Knopfler sur une piste de ski., et Mark l'a aidé
à créer la partie lead de guitare. C'était
juste après leur fameux duo sur "Sailing to Philadelphia"
(morceau disponible sur l'album éponyme de Mark Knopfler
et en Bonus sur l'édition Limitée d'October Road).
D'ailleurs lors de la tournée américaine de Knopfler,
James l'a souvent rejoint sur scène pour chanter le duo
sur " Sailing.. " et proposer en avant-première
" Raised up Family " avec Knopfler à la guitare.
Sam :
Et normalement, si je me trompe pas, c'était Mark Knopfler
qui devait produire l'album?..
Serge :
Absolument !
Sam :
On est toujours dans le thème du voyageur. Le besoin pour
l'individu de se séparer de la matrice originelle - la
famille - pour créer sa propre voie. On connaît,
grâce à la formidable biographie de Timothy White
la lourde hérédité de James dont n'a pas
réussit se débarrasser son père Ike. C'est
très américain, cette notion de déracinement.
(la famille Taylor est originaire d'Ecosse). Cette envie de se
recréer ailleurs. Mais on remarque pour la deuxième
fois dans les paroles de Taylor - après Up Er Mei (Hourglass),
où " il était aveugle sur la terre de Buddha
à la recherche de solitude" - des emprunts au bouddhisme
: ce tonnerre Kundalini (un concept dans le Bouddhisme tibétain
de l'énergie cosmique douloureuse mais bienfaisante, qui
est, en fait, la fusion de la connaissance éternelle héritée
du Moi et celle héritée du divin) l'aide désormais
à créer la balance vitale qui lui manquait tant
auparavant.
Serge :
Là encore, il y a la famille prépondérante
Et il peut rentrer chez lui, (" Way back, way back ! ")
arrêter de fuir, et revenir sur les terres de sa jeunesse,
le berceau familial (Raleigh, North Carolina) et célébrer
le retour au foyer.
Sam :
J'adore le passage "J'avais l'habitude de savoir pourquoi
/ mais je ne sais plus pourquoi, à présent / je
pose la question au tonnerre Kundalini en dessous de mon plancher ".
La spiritualité semble beaucoup lui importer. Déjà
dans "Up From Your Life" (Hourglass)
il parlait d'une rivière qui court sous tes pieds"
Serge : Et ce qui est drôle c'est la différence entre les
paroles et la musique. J'aurais très bien vu d'autres paroles
sur cette musique-là. Ce sont des paroles qui sont très
intérieures alors que le rythme est très dansant.
Sam :
J'imagine que c'est un hommage aux musiques du Sud qu'il écoutait
à l'époque avec ses frangins. Le Ryhtm & Blues
du Sud, du studio mythique Muscle Shoals avec ses sections cuivres.
9/
Carry Me on My Way
Serge :
Alors là, grosse influence de Joni Mitchell sur ce titre!
Pendant l'intro, on a cherché longtemps avec Sam, d'où
venait le fait qu'on avait l'impression de connaître l'intro
par cur. En fait, c'est l'intro qu'il jouait au début
de "River" la chanson de Joni lors de la soirée
Tribute to Joni Mitchell en Avril 2000 à l'Hammerstein
Ballroom.
Sam :
L'intro à la guitare synthé
Serge :
C'est la première fois qu'il utilise une guitare synthé.
En fait il y a très peu d'instruments. Il fait toutes les
voix. Je pense vraiment que c'est un tribute à Joni Mitchell.
Il y a dans cette chanson le même son de guitare exactement
qu'on retrouve dans le concert en DVD de Joni "Painting with
Words and Music", (un bijou disponible en France !).
C'est exactement le même univers Mitchellien si l'on peut
dire.
Sam :
C'est une chanson qui emprunte le territoire de Joni, sans aucun
doute. Il est même possible, sans aller trop loin, de dire
que c'est une chanson codée. On sait que James et Joni
ont eu une relation intense assez médiatisée au
début des années soixante-dix, et que cette relation
a nourri deux albums capitaux (peut-être même plus)
de Joni : "Blue" et "For The Roses". Mais
depuis leur rupture, Taylor n'avait jamais mentionné, ou
fait allusion à leur relation dans une chanson. (auparavant
oui, puisque l'album "Mud Slide Slim and The Blue Horizon"
était spécifiquement écrit sous l'influence
de Joni Mitchell) C'est peut-être la toute première
qu'il nous livre - ou lui livre - un message témoignage.
Une chanson sur quelqu'un qui demande à une autre personne
de "le mettre sur sa voie". Aujourd'hui, James se porte
bien et, depuis la mort du père et du grand frère,
se trouve être le chef de famille. Mais à l'époque
leur relation, il était particulièrement troublée
(drogue et dépression). Peut-être éprouve
t-il le besoin de lui montrer la dette qu'il sait lui devoir.
Serge :
Mais il pourrait tout aussi bien parler à Dieu dans cette
chanson. Il y a " quelque chose " ou "quelqu'un
" qui doit le porter. J'imagine que c'est encore un de ces
morceaux qu'il dit n'avoir a eu qu'à retranscrire, car
il lui est pratiquement tomber dessus.
10/ Caroline I See You
Serge :
Caroline I See You ! Une superbe chanson d'amour pour sa femme
Kim ("Caroline " dans le civil) Une très, très
longue intro, très paisible, avec une guitare frémissante.
Clifford Carter délivre quelques notes de piano cristallines,
Tommy Morgan lance quelques lignes à l'harmonica
Ce morceau faisait partie du mini-cd offert au public durant le
"Pull Over Tour" l'été dernier. Mais cette
version est très différente
très différente,
pas vraiment, en fait. Il a seulement rajouté des violons
et de l'harmonica...
Sam :
je vois très bien cette intro dans un western de John Ford
Serge :
Une longue intro. Une longue fin, qui reprend à peu près
le même thème. Et au milieu une très, très
belle ballade. Une très belle chanson d'amour, simple et
limpide.
Sam :
Et, en même temps, la déclaration d'amour "Caroline,
I Love You " surprend autant que celle sur There We Are (dans
l'album JT) lorsque James lançait à Carly : "Bien
que je ne t'aie jamais dit je t'aime / je t'aime / Carly, vraiment
/ Je t'aime". Une déclaration d'amour après
25 ans ne lui semble appremment pas plus facile à dire.
"Bien que j'aie tardé à le dire / Caroline,
je t'aime". Et s'il décide de le faire c'est, en quelque
sorte pour "graver" ces mots dans la "pierre",
comme un serment devant le monde entier. Et devant la famille
de Kim à laquelle il dit (dans le chanson) l'avoir "ravie".
Et, en même temps, il y a beaucoup d'expression à
double sens dans cette chanson; des images érotiques qu'on
ne perçoit pas au premier abord. (je vous laiss,e bien-sûr,
les découvrir !)
11/ Baby Buffalo
Sam :
Cette chanson est née d'un rêve de James dans lequel,
il découvrait dans une vieille hutte, le Bouddha réincarné
sous la forme d'un Bébé Bison. Et ce rêve
l'a vraiment marqué. Il dit s'être réveillé
avec les cheveux dressés sur la tête
Serge :
Ce qui, pour James, tient déjà de l'exploit ! (rires)
Sam (rires)
C'est sûr ! Il dit s'être réveillé en
sursaut, avec les rares cheveux qui lui restent dressés
sur la tête. Et ce rêve de réincarnation, donc
de vie après la mort, et cette idée de renaissance
, avec la naissance de ses deux jumeaux
Avec la présence
de sa fille, aînée des enfants Taylor, qui vient
chanter sur la chanson, (alors qu'on sait qu'elle fut un peu choquée
d'apprendre la nouvelle paternité de son père
Sur son site (http://www. sally-taylor.com). Elle révèle
actuellement combien la chanson l'a émue aux larmes. )
J'ai l'impression que ça parle de transmission, de réconciliation,
de passage de témoin et d'êtres chers disparus. Et
Baby Buffalo, parle beaucoup - pour moi, avec ces réminiscences
d'enfance, et de temps passés près de la rivière
- de la disparition d'Alex, le grand frère (peut-être
même Baby Buffalo est-il un surnom possible d' Alex, sachant
qu'il était le plus robuste des enfants Taylor) ainsi que
de Ike, le père. Sur "Carry Me On My Way", James
chante d'ailleurs "j'ai l'impression de porter les vêtements
de mon père / de chanter une chanson qu'aurait pu chanter
mon frère".
Serge : Oui, je pense que ça peut avoir été
écrit pour Alex. Baby Buffalo est triste et évocateur
comme sur "Enough To Be On Your Way" ( Hourglass) Le
tout sur une ballade presque bossa. On ne peut pas s'empêcher
de penser au refrain de "Only a Dream In Rio". c'est
le même genre de texture. Et c'est une fois de plus terriblement
délicat, c'est tranquille. C'est magnifique.
Sam :
Et cette ouverture totalement inédite chez James est terriblement
oppressante: est-ce le bruit d'une machine respiratoire dans un
hôpital, ou le ronflement d'un homme qui dort
.
Serge :
Oui, c'est peut-être la première fois que James utilise
des effets spéciaux !
Sam :
Et les premières paroles sont étouffées
comme s'il parlait à travers un masque d'hôpital
! En fait, dans une récente interview, il a dit avoir pensé,
au départ, appeler la chanson " Suite Sixteen "
comme la suite d'une chambre d'hôpital, car c'est une chanson
qui lui est venu en pensant à tous les moments qu'il a
dut passer ces dernières années à l'hôpital
au chevet d'êtres chers. Peut-être aussi, le personnage
de la chanson est-il le vieil acariâtre centenaire de "Mean
Old Man" qui se rend compte que "la vie a passé
en un clin d'il, depuis le temps où l'on jouait près
de la rivière"
12/ Have Yourself a Merry Little Christmas
Serge : C'est le sempiternel standard qui clotûre
beaucoup d'albums de James ("Walking My Baby Back Home"
sur Hourglass ou "The Water is Wide" sur New Moon Shine).
Ici, nous avons affaire à un standard écrit en 1943
par Hugh Martin et Ralph Blane et qui fut l'un des morceaux phares
du répertoire de Judy Garland. C'est un morceau doux-amer,
assez jazzy. La version de James, en fait, réinvente ce
standard. Il a tenu à l'offrir, au Noël dernier, en
téléchargement gratuit aux millions d'internautes
américains encore sous le choc des attentats du 11 Septembre.
Sam :
C'est un morceau qui se veut apaisant, mais sans être innocent.
La personne qui chante sait parfaitement qu'on ne peut pas passer
un bon Noël après ce qui se passe sur la planète.
Il connaît la douleur inhérente à tout être
humain. Et comme sur Fourth Of July, où il avait conscience
que faire ses vux de mariage et s'engager à former
un nouveau foyer exigeait de l'individu qu'il passe en revue et
interroge son échelle personnel de valeur. Avec ce morceau,
il ferme la boucle, en quelque sorte. Il commence par annoncer
sa peur de l'Hiver sur September Grass, et maintenant, il semble
avoir enfin découvert le vrai sens de cette saison qui
le terrifiaient : un face à face obligatoire et salvateur
avec soi-même.
Serge :
La chanson clotûre - je le redis encore une foi ! - de magnifique
manière ce magnifique..
Sam :
et somptueux
Serge :
album !! Un album de la maturité
Sam :
Du retour de l'enfant prodigue au foyer
Si "Enough
to Be on Your Way" sur le disque précédent
(Hourglass) parlait de quelqu'un qui ne peut rejoindre son foyer,
car il est trop avancé dans l'âge pour pouvoir le
faire, James réalise à présent qu'une nouvelle
chance lui est offerte. Il est prêt à nous prouver
qu'il n'est jamais trop tard.
Serge :
avec des amis et des parents qui sont là pour l'accueillir.
"Have Yourself A Merry Little Christmas
" le chant
de la fête familiale par excellence. La chaleur du foyer.
Sam : Et l'homme sur la pochette, qui cache sa tête,
c'est Taylor, sans être lui. C'est lui, mais c'est également
nous. Le voyageur a trouvé la personne avec qui il veut
bien poser ses valises. Mais s'il ne l'avait pas trouvée,
cela n'aurait pas été trop grave. Il aurait continué
de voyager en vivant de ses rencontres jusqu'à tomber sur
elle. La foi du voyageur qui accepte son chemin de vie. Cet homme
est un authentique chien des routes, dans ses valises, des tas
de sons de partout, du brésil, de l'Irlande, des peuples
noirs, blancs, rouges (la percussion dans Baby Buffalo!) Et plus
je pense à ce disque, avec son côté romantique,
plus je pense que c'est avant tout un disque hommage à
toutes les femmes qui ont compté dans sa vie "ces
femmes aimantes dans mes jours de paresse
" comme il
le chantait en 1971 dans "Places In My Past" (Mud Slide
Slim); ces êtres qui l'ont aidé à poursuivre
son voyage : Carole, Joni, Carly, Kathryn, sa deuxième
épouse (qui, si on s'en réfère à la
bio, pourrait très bien être cette nurse dans "Mean
Old Man", cette infirmière qui a récupéré
Taylor dans un état misérable et a dû subir
toutes les crises et les sales moments de sa périodes de
désintoxication) et enfin, la nouvelle femme, Kim .
Serge :
La quête de la " bonne voie ", de la famille idéale,
la recherche du calme et de la sérénité..
Sam :
Et quelque chose de valable à transmettre à l'autre.
Un disque-somme qui - sans chercher à choquer qui que ce
soit - pourrait très bien être son dernier, son disque
testament. Il a trop vu la mort autour de lui, depuis ces dernières
années pour ne pas sentir sa propre mortalité. La
grandeur de James est d'avoir été ce drogué
notoire des années soixante-dix - ce " mauvais américain
" - que l'Amérique a cependant continué à
considérer pendant plus de trente ans comme un authentique
témoin de sa génération de Baby Boomers,
une génération à présent au pouvoir.
James peut parler et on l'écoute. Il connaît les
côtés sombres du pouvoir et a toujours refusé
d'en abuser. Il chante sur "Carry Me On My Way" - peut-être
la plus belle chanson de l'album - "J'ai eu tout ce qu'on
peut désirer / Que pourrais-je demander de plus / Moi qui
vis au Paradis" et "je fais attention à mes actes
/ je réfléchis aux dommages que je provoque / j'ai
vu venir l'attraction / Armagedon et Waterloo". James Taylor
acquiert avec l'album October Road - un disque touffu et beaucoup
plus complexe qu'il n'y paraît - la dimension d'un humaniste
et moraliste américain dans la grande tradition d'un Walt
Whitman avec son recueil de poèmes-manifeste : "Feuilles
d'Herbe".
Serge :
Je le dis et répète : un disque d'Utilité
Publique !!
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partie 1