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Témoignages


OCTOBER ROAD, Caillou par Caillou (Partie 1)



Discussion entre Serge Wolvert et Samuel Légitimus

1/ September Grass
2/ October Road
3/ On the Fourth Of July
4/ Whenever You're Ready
5/ Belfast to Boston
6/ Mean Old Man


1/ September Grass

SERGE : une impression de légèreté, une chanson pleine de poésie, de souvenirs, de moments intenses, pour en revenir au fait que nous, êtres humains, sommes infimes dans le cosmos et que, l'amour... c'est une chanson merveilleuse...

SAM : Avec une rythmique très chaloupée qui donne envie de danser alors que le morceau est assez calme...

SERGE : Oui, très calme, avec des chœurs infiniment subtils.

SAM : subtilité dans l'originalité et choix d'emplacement des interventions des choristes - et c'est James qui écrit et chante ces chœurs

SERGE : En fait, cette chanson ressemble un peu à Line Em Up dans "Hourglass", mais tout en étant très différente. Il ouvre magnifiquement l'album...

SAM : Elle constitue aussi un beau renvoi de la pochette. Tu rentres avec cette chanson, dans la "forêt privée" de Taylor, dans son petit monde, son "carré de vert" comme il dit dans September Grass, il nous raconte sa première expérience sexuelle, dans l'herbe; et donne donc à la nature une importance particulière, il l'assimile à un moment humain et inédit, dans laquelle celle-ci joue un rôle de premier plan dans la révélation qu'il a de lui-même. Une façon originale pour un défenseur de la nature, de nous faire comprendre ce qu'elle peut représenter. Et cette assimilation de son couple à ces deux fourmis "qui dansent" sur la brindille d'herbe

SERGE : c'est drôle, je trouve que l'on découvre dans ce morceau la poésie magique de "Secret O' Life". parfois, en traduisant une chanson de l'anglais au français, on se demande parfois ce que le gars a bien pu vouloir dire. Dans "Secret O' Life" c'était magnifique, dans la traduction en français, tu perdais très peu. Là, c'est pareil, la traduction que tu as faite, elle est vraiment... t'es avec lui, tu vis avec lui, ce qu'il veut dire... tu vis son aventure...

SAM : Tu veux dire que tu te retrouves avec lui, en train de baiser dans l'herbe? (rires!)

SERGE : Ouais (rires!) Et je trouve que c'est formidable! En plus, bon, la musique est parfaite, comme d'habitude. j'ai rien à rajouter.

SAM : Comme tu dis c'est une belle introduction à l'album. Car la première chose qu'il nous propose, c'est la guitare. Avec la pochette d'abord (en fait, si je me souviens bien, c'est la première pochette - à part le live - où l'on voit James avec une guitare dans les mains). Puis quelques accords de guitares qui sonnent le rappel... dès ces premières notes on sait à qui on à affaire, c'est ça qu'est dingue! Dès les premières secondes, on sait que c'est Taylor, le troubadour, le griot qui vient, qui sonne la cloche - sa guitare lui sert d'abord à rameuter son public - attention je suis, de retour, je suis là et je viens vous donner des nouvelles. Mais, non seulement sa guitare invoque le public, en lui disant de prêter l'oreille, mais elle l'aide également à réveiller sa mémoire, son souvenir. Elle chante avec lui, elle l'entraîne. Elle vit, quoi!

SERGE : C'est une alchimie. Je pense que c'est un morceau que James pourrait parfaitement interpréter tout seul, sans musiciens et sans choristes, et qui ne perdrait rien de son intérêt.

SAM : d'ailleurs, le morceau me rappelle aussi "You Can Close Your Eyes", il commence pareil avec le soleil...

SERGE : Exactement, et on voit bien comment une chanson comme celle-là peut être joué solo et...

SAM : ...conserver sa beauté. Mais en fait, tout chez Taylor, commence avec uniquement lui et sa guitare. Et d'après ce que je sais, les morceaux naissent dans ces moments privés où James fait tourner quelques accords et attend de voir naître quelque chose, qui va se former ,comme il dit, tout seul. Et Russ Titelman, le producteur, a tenu spécialement à axer ce nouveau disque sur l'alchimie initiale: James, sa voix et sa guitare - et parfois un petit combo, composé de Jimmy Johnson à la basse et Steve Gadd à la batterie. Le reste c'est que du bonheur offert par deux hommes de bon goût - le producteur et l'artiste - qui savent choisir des enrichissements subtils et adéquats.

2/ October Road

SERGE : Alors là, c'est la petite sœur de "Country Road", de "Riding on a Railroad", de "Copperline" ... On retrouve les mêmes ingrédients...

SAM : en plus riches...

SERGE : Ouais, l'apport du violon, l'apport de la slide de Ry Cooder - qui aurait pu être celle de Jerry Douglas, d'ailleurs...

SAM : Non, je pense que Ry Cooder est spécifique pour ce morceau. James dit que le morceau October Road a été généré par son amour pour la musique de Ry Cooder, et par un concours de circonstance, Russ Titelman - qui a produit pas mal d'albums de Ry Cooder - lui a demandé de venir participer au morceau. Ce qui, pour Taylor, a dû être un moment particulièrement fort : j'écris une chanson inspiré de ta musique, et qui vient jouer dessus: toi! Mais de plus, October Road parle de routes, et Ry Cooder, est connu du grand public pour sa musique de road movies comme "Paris-Texas"...

SERGE : et le fabuleux "Crossroads"...

SAM : ... Il est connoté à la route et aussi au voyage via ses collaborations discographiques à succès avec notamment l'africain Ali Farka Touré et les cubains du Buena Vista Social Club. Donc, Ry Cooder, c'est le compagnon de voyage idéal.

SERGE : je remarque aussi que le calendrier est important dans ce disque: September Grass, ici October Road, Have yourself a merry little Christmas...

SAM : Thank You... (rires !). Mais ce qui est drôle c'est que tout doucement on se rapproche de l'hiver. Tu te rappelles de son disque "Walking Man " (1974) l'hiver avait également une place importante. On sait, parce qu'il l'a souvent répété, que le mois favoris de James est le mois d'Octobre. Mais il dit ne pas aimer la période entre l'été et l'hiver, cette période incertaine et menaçante. Sur September Grass, d'ailleurs, il offre à son amie du vin de pomme (du cidre?) pour "lui adoucir la vie à l'approche de l'hiver". On l'a quitté dans l'herbe un verre à la main, et le voilà sur la route d'octobre tout guilleret. Comme si cet approche de l'hiver était une chose à laquelle il avait réussi - en fin de compte - à jeter un sort. Mais cet hiver, ici, est métaphorique. C'est l'homme au milieu de sa vie qui voit pointer l'hiver de sa vie à l'horizon.

SERGE : ouais, je pense que c'est ça.

SAM : Et tu as cette route, qui au début pouvait paraître longue et fastidieuse, mais qui semble à présent avoir une fin. Alors, on l'aborde différemment. avec un pote qui la connaît bien cette route. Mais qui connaît également la route particulière du blues et de la musique. ( Ry Cooder est un vrai musicologue!)

SERGE : C'est une chanson très country. Mais c'est vrai que Ry Cooder a un toucher slide particulier "Blues", que tu retrouves dans "Sister Morphine " des Rolling Stones. Ce toucher qui fait durer la note sur le slide...

SAM : Et une tension aussi. Il à un jeu qui, parfois, démarre comme un moteur. Je vois dans ce morceau, l'expérience de deux grands voyageurs - deux " guitar heroes " également - qui se retrouvent sur une route de campagne, et qui font un bout de chemin ensemble. Et ce morceau raconte leurs voyages.


3/ Fourth Of July

SERGE : Alors là, pour moi, on est sur une vague, on se laisse porter. C'est... Magnifique : les chœurs , la mélodie... Tout est beau dans cette chanson

SAM : Avec une délicatesse...

SERGE : Ouais, avec quasiment la même intro que Shower the People. Et cette touche Bossa. Il y a une ligne idéale tout au long du morceau

SAM : Mais avec toujours cette idée d'évocation d'une rencontre amoureuse, dans un passé plus proche que dans September Grass, puisque c'est l'histoire de sa rencontre avec Kim, sa nouvelle femme. Mais il déplace cette rencontre dans une fête; et pas n'importe quelle fête, LA fête américaine par excellence. Celle de la déclaration d'indépendance. C'est dingue. Tu racontes les circonstances d'une première rencontre -de la naissance d'un lien - mais tu places celle-ci le jour de la fête de la rupture célèbre d'un autre. C'est ce jeu des contrastes qui ne cesse de m'étonner avec Taylor. Il part d'un fait particulier, et le grossit à des dimensions universelles. Puisque la fête d'indépendance est vu comme un "divorce" salutaire, il va s'interroger sur le sens du mariage et des valeurs. Quelle est la place de l'amour dans ce monde troublé, et le fait qu'on se rencontre dans une fête avec feux d'artifices. Tu vois les interrogations d'un homme mûr - un ancien "chien errant" - face à une nouvelle vie, un nouveau foyer...

SERGE : N'empêche que le vernis est magnifique. C'est fragile, fruitée, délicat. Le solo de trompette de Lew Fowler, les chœurs sont complexes...

SAM : C'est un de ses albums les plus complexes au niveau des chœurs... Mais il évoque, dans le refrain, ces chansons légères et souvent à plusieurs voix qu'il écoutait jeune sur sa radio, ces groupes de plages ou de Doo Woop, avec des constructions chorales assez complexes. Dans la musique brésilienne aussi on retrouve des ensemble de chœurs assez effarants.


4/ Whenever You're Ready

SERGE: On sent depuis le concert du Bacon Theater, que l'apport des cuivres est de plus en plus important chez James. On a là un morceau "pêchu", entraînant...

SAM : Pour moi, c'est le successeur de "Rainy Day Man", "Shower the people", le genre "d'hymne pour agnostique " comme dit Taylor. Dans le message et la mélodie jubilatoire qui vient en contrepoint du texte.

SERGE : Tu peux pas écouter cette chanson sans taper du pied ! Impossible... t'as envie de bouger. J'imagine déjà les gens en concert.

SAM : C'est une musique qui demande ta participation active; le texte te propose d'accepter les moments sombres de la vie, car ils ne sont pas définitifs. Et ton corps se réveillera "naturellement" à la vie; Un jour vient où le soleil va à nouveau briller dans ton arrière-cour. Et je pense que Taylor sait parfaitement de quoi il parle. Certains on voulu voir dans la chanson le thème de l'ancien drogué qui aide un confrère à accepter sa période difficile de désintoxication.

SERGE : On retrouve dans le son un peu du groupe "Chicago"

SAM : de Steely Dan, Little Feat et même James Brown ou Earth Wind and Fire...

SERGE : A cause des cuivres. Ou plutôt grâce à eux.

SAM : Mais, tu sais, les cuivres c'est pas nouveaux dans la musique de Taylor. Déjà dans les années soixante-dix, il avait régulièrement sur scène une section de cuivre, composée des jeunes frères Brecker, de David Sanborn... et sur ses disques, comme One Man Dog, Walking Man et quelques albums de son ex-femme Carly Simon, il a lui-même créé les arrangements.Et il est doué pour ça, à cause d'une approche non académique et très vocale. J 'imagine que par la suite pour cause de réduction budgétaire, il ne s'est plus permis d'avoir une section de cuivre sur scène. Donc, dans ce disque, il ne fait que récupérer un savoir-faire qu'il avait laissé de côté, et ça va en étonner plus d'un d'apprendre qu'il a une autre corde à son arc.

SERGE : Oui, les cuivres te donnent envie de bouger... Et on sent Taylor heureux, avec une pêche terrible. On est content de le retrouver dans une forme pareille. Je pense que... on sent le vrai plaisir de jouer.

SAM : Le nouveau père, le mari comblé, le récipiendaire depuis quelques années des prix les plus prestigieux...

SERGE : C'est la morale de la chanson.. En fait, il a accepté ses moments de galères, il n'est pas mort, et il est sur scène avec une patate redoublée. En fin de compte c'est toujours pareil : Tout mal, fait quelque part du bien...

SAM : "Et ce qui ne te tue pas, te rend plus fort"

SERGE : Exactement. Il a su tirer parti de toutes ses galères...

SAM : Et je pense que la pêche vient aussi du fait de se retrouver à nouveau avec Russ Titelman, le producteur de "Gorilla" et de "In The Pocket", albums sur lesquels il y avait déjà toutes ces sections de cuivres et de cordes. Pour de sombres raisons contractuelles, de maisons de disques différentes, Taylor n'a pas pu, pendant vingt ans, rebosser avec lui. Leurs retrouvailles sont ma-gni-fiques!

SERGE : A l'écoute de ces quatre premières chansons, je me demande quel artiste au monde, pourrait faire des mélodies aussi riches.

SAM : Il doit bien y en avoir...

SERGE : Mais pas beaucoup!

SAM : Oh non!

SERGE : Mais dans ce disque, les morceaux ne sont pas "bateau", les mélodies semblent inédites, les arrangements sont au cordeau...

SAM : Mais je crois surtout que Taylor prend le métier de musicien au sérieux. Il sait que tout enregistrement est une chance et que c'est, comme qui dirait, "gravé dans la pierre"; C'est une trace qu'on laisse. Alors il vaut mieux le laisser la plus nette et la plus authentique possible. Et ce métissage musical qu'il propose ne pue pas le "coup" médiatique, la "world music" commerciale. C'est une conception toute musicale. Les richesses musicales ou autres de certaines cultures ne peuvent qu'enrichir ton patrimoine culturel ou affectif. Je ne vois plus Taylor comme un chanteur purement américain, mais comme un troubadour du monde, à l'instar de Sting, qui peut aussi bien s'associer avec des chanteurs de country qu'avec des brésiliens, des sud -africains ou des coréens.


5/ Belfast to Boston

SERGE: C'est une chanson qui à l'origine était écrite par rapport à la guerre au Kossovo, et c'est devenu un hymne à la paix dans le monde. pour ceux qui ont entendu la version épurée du Beacon Theater, ils auront sûrement un petit choc, mais cette version plus riche me semble plus puissante, plus efficace pour le but qu'elle s'est donnée: l'appel à la paix.

SAM : On dirait qu'elle échappe à Taylor pour mener sa propre vie.

SERGE : Et t'as vu, il siffle encore.

SAM : C'est fou ce qu'il siffle sur ce disque.

SERGE : Et on retrouve l'esprit de "Johnny has gone for a soldier", la chanson qu'il a chanté sur le disque de Mark O' Connor.

SAM : Oui, il y a une base très traditionnelle, très empruntée de tradition américaine.

SERGE : Et ce roulement de tambour martial...C'est marrant, car vers la fin on retrouve des roulement de tambour et des fifres, comme dans les vieux films sur la guerre de sécession.

SAM : Oui, mais pour une chanson antimilitariste, comme pouvait l'être "Soldiers" dans Mud Slide Slim. "n'envoyez plus d'armes à travers les mers…" "Il est temps de déposer les fusils de Dieux….". Mais, pour moi, le vers qui résume toute la chanson et met le doigt sur la pensée profonde de Taylor à propos des conflits actuels et d'une issue éventuelle, c'est " Il est temps de faire du diable son compatriote". Car, quand on y réfléchit, c'est exactement ça. Il faut inciter les gens à abandonner les conflits ancestraux, dont ils ne distinguent souvent même plus la source, les racines. Il faut les inviter à regarder l'ancien ennemi comme un de leurs compatriotes. On a en face de soi des gens comme soi, alors peut-être est-il temps de déposer le fardeau de la haine. Et ça me rappelle aussi un message de Martin Luthrer King. On sait depuis la lecture de la biographie officielle du regretté Timothy White, que la mère de Taylor était une militante très active en faveur de l'égalité raciale. James lui-même a écrit, avec "Shed a little light" un hymne en l'honneur de MLK. peut-être cette chanson est-elle aussi dédié à sa mère, pour lui montrer qu'il n'oublie pas le sens de son enseignement.

SERGE : C'est une chanson qui est aussi puissante par la musique que par les paroles.

SAM : Et, t'as remarqué, il va jusqu'à convoquer les morts, pour qu'ils témoignent. c'est une superbe idée. Ces "héros", s'ils revenaient que diraient-ils? Taylor affirme qu'ils diraient : stoppez tout ça ! Nous sommes morts en vain. Ils auraient préférés vivre. D'où la phrase lamentation magnifique du refrain " O Dieu, Si je meurs aujourd'hui !"

SERGE : Voici encore une chanson dont la traduction est de salubrité publique. Cette chanson colle très bien à l'album, c'est une continuité.

SAM : C'est le nouveau père qui transmet, le mari qui affirme ses convictions.et qui jette un dernier regard sur le passé. Et aussi sur sa mission; Il est un troubadour, il affirmait dans les années Quatre-vingt "papa aime son boulot". Aujourd'hui il commence à comprendre réellement pourquoi. il a une mission.

SERGE : il y a un message plus important que dans les disques précédents. Même Hourglass, Il a atteint une maturité.

SAM : Et une perfection dans les choeurs . Sur ce morceau, il y a quasiment une armée qui chante avec lui.


6/ Mean Old Man


SERGE: Une chanson dtrès "Broadway Tunes", très Judy Garland, avec une mélodie surannée...

SAM : Mais des paroles très acides, du moins au début...

SERGE : Le méchant petit vieux, qui donne des coups de pieds au pigeon...

SAM : La chanson d'un sale type que l'amour fait changer à la toute fin de sa vie. Le bilan de sa vie qu'il dresse au début te fait froid dans le dos. Une ordure qui a été détestable toute sa vie, et qui a dilapidé sa fortune se retrouve seul à la fin de sa vie "imaginez ma surprise!" et puis au fur et à mesure, il nous montre qu'il a changé et qu'il est devenu la toutou à sa mémère... Le pouvoir de l'amour de faire changer même un vieil acariâtre.

SERGE : C'est très comédie musicale.

SAM : Et j'adore cette fin hilarante où le vieil acariâtre jubile de se découvrir autre. On a l'impression qu'il redevient jeune et qu'il va même se mettre à danser. Et on est sûr qu'il ne va pas gâcher cette nouvelle chance qu'il lui est offerte. Il va s'y accrocher bec et ongle. Une superbe profession de foi de Taylor à sa nouvelle femme. Je sens l'influence bénéfique de son ami Randy Newman sur ce morceau.


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