Articles et Interviews


" LE SECOND AVÈNEMENT DE JAMES TAYLOR "  

par Bill Flanagan ("WORD" Magazine - JUIN 2003)
Traduction: Samuel Légitimus



L'album "Sweet Baby James" peut enfin sortir de derrière la collection d'albums des Clash. James Taylor a soudainement trouvé des gens pour l'écouter à nouveau. Bill Flanagan discute avec un individu qui s'est avéré être plus résistant que le reste.

Un peu plus d'un mois après les attaques du 11 Septembre aux USA, quelques unes des plus grandes stars du rock - dont un nombre disproportionné d'Anglais - se rassemblaient au Madison Square Garden pour un Concert for New York City de cinq heures, offert à un public composé de sapeurs-pompiers, de policiers et de sauveteurs, ainsi que des veuves et des orphelins des victimes du World Trade Center.

Paul McCartney, Eric Clapton, David Bowie, Elton John et Jagger & Richards étaient parmi les vedettes qui défilèrent. Woody Allen, Spike Lee, Martin Scorsese et d'autres réalisateurs de New York réalisèrent des courts-métrages pour couvrir les changements de groupes. Robert DeNiro, Leonardo DiCaprio, Bill Clinton et les Yankees de New York étaient parmi les douzaines d'intervenants.

Ce fut une soirée intensément émotionnelle, suivie par des millions de téléspectateurs à travers les USA et dans le monde. Malgré qu'il y ait eu énormément de moments émouvants, ce fut toutefois l'entrée, à mi-soirée, des Who qui fit exploser l'assistance. Les Who partagent une longue et intense relation avec New York en général et avec le Madison Square Garden en particulier. Il était clair, d'après le brouhaha qui salua leur entrée, que beaucoup de flics et de pompiers de New York City avaient grandi la têtes entre des haut-parleurs qui soufflait "Who's Next".
La rumeur de la foule noya l'introduction de John Cusack, et pendant la demi-heure qui suivit, les Who offrirent une des performances les plus sauvages de leurs carrière à un public de gens debout sur leurs chaises, levant les poings en l'air et chantant tout au long de Won't Get Fooled Again et Behind Blue Eyes comme si ces chansons avaient spécialement été écrites pour l'occasion.

A la fin du set, le public était sur les genoux. Dans les coulisses, musiciens et célébrités se ruèrent sur les Who pour les féliciter. Aucune des vedettes présentes ne désirait prendre leur suite. Il semblait impossible que quiconque puisse enchaîner après ça.

Quand James Taylor déboula de son pas nonchalant sur la scène, sa guitare acoustique à la main, il y eut une lueur d'inquiétude chez les producteurs du concert. Ils se demandaient s'ils n'avaient pas fait une terrible erreur de calcul en programmant un musicien aussi calme et intérieur à cette heure tardive de la soirée, et sitôt après le set de rock le plus explosif auquel la majeure partie de l'assistance ait jamais assisté. Le par-terreétait bruyant à présent, plein d'acclamations hurlées et de "hourras" imbibés de bière. Il semblait que Taylor allait droit au casse-pipe.

Et il sembla également tout faire de travers. Il s'assit et commença à jouer "Fire and Rain" d'une façon plus lente encore que d'habitude. Depuis la table de mixage, cela paraissait suicidaire.

Mais cela s'avéra au contraire être l'enchaînement idéal. Taylor était en train d'achever ce que les Who avait commencé. Tandis qu'il entonnait sa ballade familière sur la perte et la persévérance, les mêmes hommes durs qui avaient levé leurs poings vers le ciel pendant la performance des Who commencaient à reprendre les paroles de la chanson et à pleurer. Les pompiers imbibés de bière se mirent à se cramponner à leurs épouses. Les parents et les enfants endeuillés brandirent les photographies de leurs chers disparus. Les ouvriers qui avaient momentanément arrêté de creuser dans les décombres à la recherche de corps ensevelis brandirent des bougies et chantèrent du bout des lèvres de vieilles paroles soudainement investies d'une nouvelle signification. "The plans they made put an end to you"; "My body's aching and my time is at hand"; "Sweet dreams and flying machines in pieces on the ground". ( "les projets qu'ils avaient prennent fin avec toi", "Mon corps me fait mal et mon temps est compté " " Les doux rêves et les machines volantes en débris sur le sol ")

Pete Townshend était debout, en train d'observer la scène depuis les coulisses. Les VIPs poussaient jusqu'à l'extrême leurs compliments sur la performance des Who, allant jusqu'à affirmer que ça avait été le plus grand set de rock auquel ils avaient jamais assisté, que son groupe et lui avaient volé le show. Townshend se débarrassa de tout ce monde en une phrase. Il leur lança: "Non, James Taylor a volé le show !".

Townshend avoue qu'au début de la carrière de Taylor, lorsque celui-ci commença à devenir une énorme vedette, il avait pensé que le "nouveau gosse" allait s'avérer trop sensible pour supporter les abus que le monde du rock faisait subir à ses héros. Il s'imaginait que Taylor allait se faire une montagne de fric et allait ensuite prendre sa retraite loin de tout ça; qu'il s'achèterait une ferme et qu'il se ferait oublier. "Mais, regardez ce qui s'est produit. Il s'est transformé en véritable guerrier des tournées!" Townshend salua Taylor pour être resté indifférent aux modes et aux tendances musicales et pour être resté violemment fidèle à sa propre vision. Et Townsend d'ajouter " Il me rappelle les Who."

Il y a encore dix ans, quiconque aurait comparé James Taylor aux Who de quelque façon que ce soit aurait eu droit à des éclats de rires nourris, façon "Stand Up Comedy". Mais récemment l'aiguille de la boussole a changé de direction. Les gens qui cachaient honteusement leur copie de "Mud Slide Slim" derrière leur collection de Clash sont "sortis du placard". Ses collègues musiciens ont toujours respecté Taylor, mais ce n'est que depuis ces dernières années que les critiques de rock "qui ont toujours eu tendance à se méfier des artistes trop "embrassé"s par le public" sont venues l'interviewer.

Comme le disait récemment le manager d'une superstar révérée par les critiques: "Taylor a toujours été un immense artiste, mais pendant un temps il n'était pas bien vu de le déclaré haut et fort. Aujourd'hui, ce fait est publiquement reconnu. D'ici un décennie ce sera le tour de Willie Nelson."

Il n'y a jamais eu une époque - depuis celle où il a pénétré par effraction dans le courant majeur de la musique - où James Taylor n'a pas été populaire. Il a toujours été une énorme attraction de concert et même ses albums les moins couverts par la presse ont atteint le million de copies aux Etats-Unis. Avec une attitude envers son public à la fois perplexe et légèrement détachée, Taylor n'a jamais paru se soucier outre mesure de savoir si sa musique très personnelle était à la mode ou non. Il a toujours donné l'impression d'un musicien qui sortait ses disques sans espérance d'un succès commercial quelconque, et de cette façon, la moindre chose qui advenait dans sa carrière était assumé par lui comme un genre de bonus.

" L'Art est comme une évasion audacieuse loin d'une situation impossible" a déclaré Taylor l'été dernier à Nashville. Il était là-basafin d'enregistrer une émission spéciale pour l'émission " Crossroads " avec les Dixie Chicks, un trio de jeunes filles chantant de la country qui connaissent un succès discographique phénoménale et qui ont grandi en apprenant par cœur toutes les paroles des chansons de Taylor.

"On ne choisit pas d'être musicien en se disant que c'est un plan sage de carrière," affirme Taylor."On le fait pour d'autres raisons. Je pense qu'il est important pour ceux d'entre nous qui jouons de la musique et qui aimons la musique, de nous rendre compte que c'est là que réside le centre de notre art. Il est facile d'être attiré et influencé par des personnes qui voient l'art comme un business, mais l'objet de notre travail ne se trouve pas là. C'est un divertissement. Dès l'âge de quatorze ans, j'ai su que je voulais jouer pour les gens, et à l'âge de dix-huit je m'y suis consacré corps et âme" Taylor sourit en observant les Dixie Chicks et dit, "Peut-être pas corps et âmes!!" Ils ont tous éclaté de rire et il a marmonné, ", Eh bien, en fait, je crois bien que si !"

JAMES TAYLOR était le réfugié d'une famille influente qui a décidé de tourner le dos aux notions conventionnelles du succès et a vécu de sa musique, à un époque où le monde musical était loin d'être une route pavée d'or. Avant que les Beatles ne l'auditionnent et ne le signent en 1968 sur leur nouveau label Apple, il avait déjà séjourné deux fois en hôpital psychiatrique: pour dépression (dans le Massachusetts) et pour un penchant sérieux à l'héroïne (à New York City). Il avait à peine vingt ans.

Il s'avéra que le Zeitgeist était à la recherche d'une âme d'aussi admirablement battue. Après l'Acid-Rock et le mouvement Psychédélique, après une longue saison d'assassinats, d'émeutes et de guerre, les chansons intimes que Taylor écrivait pour lui-même se connectèrent à des millions d'auditeurs, depuis le hippie faisant son retour à la nature jusqu'à la jeune recrue envoyée au Vietnam.

Il devint non seulement une énorme vedette mais aussi une grande influence. La percée commerciale de Sweet Baby James, son album de 1970, en fit la figure de proue d'un nouveau mouvement, que Time magazine, dans son article de couverture baptisa "le nouveau Soft-Rock".

C'est à ce moment, que le contrecoup commença. Comme s'est justement plaint Billy Joel :
"Soft-Rock sonne beaucoup comme Soft-Cock (" bite molle ")" ce qui n'était pas franchement un insigne d'honneur. Le succès de Taylor ouvrit certes la porte à ses amis: Carole King (Taylor a popularisé son You've Got a Friend et elle fut à la fois membre de son groupe et vedette américaine de ses concerts à l'époque de son propre album Tapestry), Joni Mitchell (Taylor a joué la guitare acoustique sur son album Blue - en partie inspiré par lui - et Joni lui a renvoyé la balle en chantant sur son album Mud Slide Slim) et Neil Young (Taylor a joué et a chanté sur son album Harvest).

Mais ce n'était pas de la faute de Taylor si son succès inspira également des imitateurs nettement moins doués que ce groupe, et qui empuantirent les stations de radio dans le milieu des années 70. Personne n'a jamais blâmé les Beatles pour Freddie and the Dreamers, personne n'a jamais mis dans le même panier Led Zeppelin et The Grand Funk Railroad. Mais James Taylor dût subir dans certains cercles le blâme d'avoir ouvert la porte à John Denver; surtout lorsque des punks comme les Khmers Rouges déboulèrent pour exécuter quiconque portait la moustache.

Si Taylor en pris ombrage, il n'en montra aucun signe. Il continua à réaliser des albums et à jouer des concerts pour ceux qui désiraient l'écouter, et si certains n'aimaient pas ce qu'il faisait, cela ne semblait pas le perturber outre mesure. A en juger par les interviews données par d'anciens amis et amoureuses au cours des années, le seul grief personnel qui semblait constamment revenir contre Taylor était la suggestion qu'il pouvait se montrer quelque peu distant. Si cela est vrai, ce détachement a bien servi Taylor lorsqu'il fallu traiter avec la célébrité et l'industrie musicale.

Une réévaluation des multiples talents de Taylor serait, de toute façon, survenue, comme cela s'est produit pour Van Morrison, Neil Young et Johnny Cash, d'autres musiciens qui sont restés fidèles à eux-mêmes alors que les tendances changeaient autour d'eux. En fait, la nouvelle gloire de Taylor a vraiment commencé avec son album de 1997 Hourglass, qui le propulsa de nouveau dans le Top Ten, remportant le Grammy du Meilleur Album Pop de l'Année et qui contribua à le faire intrôniser dans le Songwriters Hall of Fame et le Rock & Roll Hall of Fame, pour lequel il fut présenté par son ancien "patron" Paul McCartney.

De sa manière typique, Taylor observa la nouvelle rafale d'acclamation avec une bonne mesure de détachement et un petite dose de scepticisme sain.

"Je pense simplement qu'en sortant ces deux derniers albums, j'ai fait beaucoup de promotion et me suis moi-même placé sous le feu des projecteur" a déclaré Taylor en février, en prenant son café du matin à Sydney, lors d'une tournée australienne. "La question est: est-ce la musique que vous générez qui est le produit, ou est-ce vous? Si j'ai été tant soit peu installé dans la culture, je pense que c'est en partie parce que l'on me l'a demandé et que ma compagnie de disque et mon management ont perçu cela comme faisant partie de leur boulot. Il y a le risque de croire à votre propre presse et il y a le risque de vous voir catalogué à tort. Mais tout bien pesé, je suis reconnaissant pour cette "reconnaissance", aussi mal à l'aise que je sois - et ai toujours été - avec l'idée de célébrité. Certainement, c'est un statut très tentant et très séduisant. Mais alors que vous devenez quelque chose à ce niveau, vous cessez d'être toute autre chose. J'ai de vraies craintes à ce sujet, mais j'essaie de prendre tout cela avec plus de légèreté."

Taylor adopte cette attitude pragmatique à contre-coeur. Il est fier de son oeuvre et veut que celle-ci atteigne un large public. Ainsi, il jouera avec la machine de promotion si c'est ce qu'il faut, mais sans exagérer.

"L'essentiel est d'avoir assez de succès pour pouvoir continuer", dit-il. "Qu'allez-vous obtenir d'autre pour vous-même? L' impossibilité de sortir en public? Le risque d'attirer quelques rôdeurs? Obtenir qu'un tas de candidats politiques vous demandent de venir les rejoindre en tournée électorale? De quoi s'agit-il? Le principal est de continuer et de protéger assez votre processus créatif pour que le puits ne soit pas empoisonné et que vous puissiez continuer à faire de la musique aussi longtemps que celle-ci est valable, aussi longtemps que vous en êtes capable."

"J'ai sorti un album en Août dernier au moment où peut-être une douzaine de Singer-Songwriters blancs cinquantenaire sortaient leur album. J'ai travaillé pendant sept années sur ce disque, deux ans en studio. À mon avis présomptueux c'est le meilleur travail que je puisse effectuer. Il faudra cinq autres années avant que je sorte un autre album studio et ce sera probablement l'un des deux derniers albums que je réaliserais. Celui-ci était le dernier album qui me liait par contrat avec le label Columbia. J'ai vraiment eu le sentiment que j'avais besoin d'entrer dans le marché et faire savoir aux gens que l'album était disponible. Je crois fermement à ce disque et j'ai voulu qu'il aille aussi loin qu'il le mérite."

October Road a, effectivement, très bien marché. En Amérique, l'album a grimpé à la quatrième place dans le hit-parade du Billboard et, au Royaume-Uni, il a été classé en quarantième position, sa meilleure place en Angleterre depuis les années 70. Comme Hourglass avant lui, Taylor s'est entièrement impliqué dans son travail, d'une manière qui rappelle ses premiers enregistrements, et qui n'était pas toujours présente dans ses oeuvres de milieu de carrière. Ce n'est pas une question de compositions plus personnelles - son œuvre toute entière revêt une forme d'autobiographie.

C'est que James Taylor, le personnage que nous connaissons de Carolina In My Mind et de Country Road, est vif et reconnaissable au centre de ses disques récents, de la même manière que Jack Nicholson devient vif dans ses meilleurs rôles, ou Martin Amis dans sa meilleure fiction. La voix qui a traduit les traumas d'adolescents d'une génération est revenue pour traiter les questions de l'âge moyen.

Le critique veut croire que cela est dû à une série de bouleversements émotifs qui ont chamboulé la vie de Taylor ces dix dernières années.

Le producteur de son dernier disque, Russ Titelman, pense, quant à lui, que c'est parce que les arrangements sur les deux derniers albums ont été bâtis autour du jeu de guitare reconnaissable de Taylor, après des années d'enregistrements centrés autour des claviers.

Taylor suggère que, si la thèse est vraie - et il ne dit pas qu'elle l'est - cela peut également avoir énormément à voir avec le fait que les deux albums Hourglass et October Road ont été enregistrés dans des environnements détendus, tout près de son foyer en Nouvelle Angleterre, avec juste lui, une section rythmique et une abondance de temps pour "glander".

" Ce n'était pas comme aller à New York City, creuser sa route à travers le trafic et sentir le compteur tourner alors que d'autres artistes sont dans le même studio en même temps et que vous vous rendez compte du business et de tout l'argent dépensé" dit-il."dee cette façon, Hourglass a vraiment été protégé. Nous l'avons abordé - de même October Road - avec une attitude de: "Nous allons essayer ceci et peut-être que ça marchera et si non, nous aurons peut-être dépensé dix mille dollars seulement ou quelque chose comme ça". Nous n'avons pas fait sauter la banque. Dans les deux cas nous nous sommes efforcés à ne pas prendre les choses trop au sérieux."

LE NEW YORK TIMES a qualifié Hourglass de "Meilleur album de Taylor depuis une vingtaine d'années, Peut-être même le meilleur album de sa carrière ". Il était tout cela. Une méditation sur la vie et la mort et comment se comporter généreusement face au silence de Dieu. Hourglass était un travail remarquablement adulte dans un médium qui d'habotude valorise les enfantillages. Taylor allait avoir cinquante ans. Son second mariage, avec l'actrice Kathryn Walker, venait de prendre fin et il venait de perdre dans une succession rapide de décès son frère aîné Alex, son père Isaac, la seconde épouse de celui-ci et Don Grolnick son pianiste, producteur de disque et meilleur ami. Le père de James et son épouse ont laissé trois enfants en bas âge derrière eux, et James a dû assumer la responsabilité de leur bien-être. Toute cette agitation a inspiré quelques une des chansons les plus fortes de sa carrière.

Hourglass n'était pourtant pas un album morbide "une partie est légère et une autre partie est drôle" mais l'album regarde la mortalité bien en face, et il parle à un public qui a cru rester éternellement jeune et qui est aujourd'hui surpris de compter plus de jours derrière lui que devant.

Les morceaux d' October Road poursuivent ces thèmes. Il y a notamment une chanson, Baby Buffalo, qui traite en partie du fait de se retrouver assis au chevet d'un mourant, aidant celui-ci à passer de vie à trépas. Il y a également, à travers tout l'album, des échos d'Isaac, le père défunt de Taylor, dont la réserve émotive a été un véritable fardeau pour ses enfants et également la carte qu'ils ont suivie. Quand James et ses quatre frères et sœur étaient petits, le père, un médecin et éducateur, a choqué la famille en annonçant qu'il avait offert a candidature pour une mission scientifique de deux ans au Pôle sud. Il partit en service étudier l'effet du gel en Antarctique. Ce fut un désertion dramatique, presque romanesque.

Pas étonnant que Taylor se soit fabriqué une réserve. Pas étonnant non plus qu'il ait écrit une chanson appelée Frozen Man (l'Homme Congelé").


Beaucoup de chansons de Taylor parlent de père absent. Si James se voit comme le père qui s'en va au loin ou alors comme le gosse laissé derrière, cela est généralement peu clair. Le Rock'n' Roll lui a donné de nombreuses occasions de recréer l'acte de disparition d'Isaac loin de Ben et Sally, ses propres enfants, issus de son mariage avec Carly Simon. Sur October Road, Taylor chante sur le fait de porter les vêtements de son père et, dans la chanson My Traveling Star, il parle d'un papa qui rampe, un homme qui marche, pour qui "rentrer à la maison était comme aller en prison".

Taylor récite une partie des paroles: "mon papa avait l'habitude de voyager sur les rails / doux comme fumée et dur comme les clous / revenir à la maison était comme aller en prison /avec les draps, les couvertures, les bébés et tout ça".

Il confie:" C'est certainement inspiré par mon père. Quand il est revenu du Pôle sud c'était, dans un sens:" Quel est cet animal sauvage qui revient dans un foyer que ma mère et nous, ses gosses, avons créé?". Il s'est toujours senti mal à l'aise à l'intérieur. "

"Je pense qu'il s'agit simplement d' une chose entre homme et femme. Particulièrement si vous voyagez pour vivre et que vous revenez à la maison, il y a le sentiment d'être finalement de retour sur votre propre gazon. Mais il y a toujours dans une relation le sentiment: "La vie de qui vais-je mener?" C'est une lutte négociée. " Qui est réellement dans le siège du conducteur? " Il y a quelque chose de contraignant dans cette question lorsque vous avez une tripotée d'enfants. Vous vous sentez toujours responsable de ça, mais d'une certaine façon, ça n'est pas vraiment fait pour VOUS." Il rit. "Je dis dans le dernier vers : "Honte à moi pour une chanson de plus sur la route ". C'est une autre chanson au sujet de l'envie de voyager.

"Dans un sens large, je pense que la civilisation est opposée à l'énergie masculine. L'énergie masculine est presque trop destructrice. Il vous faut trouver les moyens de vous en débarrasser. Elle a eu une fonction beaucoup plus claire à différents stades de l'évolution qu'elle n'en a aujourd'hui."

Dans Raised Up Family Taylor chante à propos de ses ancêtres écossais qui s'établirent en Caroline du Nord, générations de Taylor devenant fous et instables, et il avertit que même lorsqu'un homme essaie de se fixer, il entend l'appel des sirènes du "tonnerre de Kundalini en dessous de mon plancher".

Kundalini est un terme de yoga. Que signifie-t-il dans ce contexte?

"Votre Kundalini est le fond de votre intestin" dit-il. "C'est juste l'idée qu'il y a une personnalité psychique et un genre de force souterraine profondément résonnante et qui vous affecte, qui est lié à votre famille à votre race ou à votre tribu ou quoi que ce soit et qui sous-tend tout. C'est hors de votre contrôle mais cela a certainement un effet énorme sur vous."

Hourglass traitait avec insistance de cette sorte de notion de destin et de prédétermination génétique et le démêlement sans fin de "this fucked up family". Sur October Road ça n'est qu'un des aspects, mais la maison et le foyer acquièrent une image renforcée. Le nouvel album contient quelques unes des plus belles et des plus optimistes chansons d'amour de Taylor, avec un sens puissant de renouvellement et de régénération.

Cela n'a rien d'étonnant. Après les tragédies qui ont coloré la vie de Taylor dans les années de composition de Hourglass, la période au cours de laquelle il composa October Road a été pleine de promesses. Il a rencontré et épousé Caroline Smedvig et le couple est devenu parent de garçons jumeaux. Ce fut plutôt un choc pour Sally et Ben, les deux enfants adultes de James.

"Je pense qu'il a fallu un certain ajustement" dit-il "Mais, en fin de compte ça s'est passé dans le calme. Je pense que c'est le même genre de chose qui arrive lorsque nous avez cinq ans et que votre maman rentre de l'hopital à la maison avec un nouveau petit frère ou une nouvelle petite sœur. Il y a toujours ce sentiment de dépossession. Il est choquant de ressentir cela à 28 ans, mais après le premier choc, ils se sont vraiment bien ajustés avec ce fait."

Ainsi James Taylor est arrivé à l'âge de 55 ans avec une nouvelle famille et toutes les raisons personnelles et professionnelles de se sentir en pleine forme. En face de cela, il y a une disposition génétique vers le blues et une répugnance à rester là à attendre. Il a un nouvel amour dans son foyer mais les vieux fantômes flottent toujours à travers sa musique. C'est comme un argument théologique: prédestination ou libre choix ?

Va-t-il se coucher le soir en croyant qu'il est le fils de son père, condamné à s'éloigner ou va- t-il choisir de briser les modèles?

"Il ne s'agit pas tant, je pense, de briser les modèles," dit-il après une mûre réflexion. "Je pense qu'il s'agit juste d'avoir conscience de l'existence de ceux-ci. C'est le seul espoir qu'il y ait : avoir conscience des modèles et tenter de les adapter, travailler lentement sur eux. Les Américains veulent croire qu'il suffit de tirer une arme automatique et de simplement tirer dans la forme appropriée. Comme si vous pouviez exploser un bloc de béton et qu'il se rassemble tout seul pour former un bâtiment. C'est vraiment stupide. Cela ne fonctionne pas de cette façon. Cela prend du temps, cela demande de la pratique, et de la chance aussi."

Il fait une pause et rassemble ses pensées.

"Cela ne répond pas vraiment à la question si, oui ou non, je me sens le fils de mon père. Je me pose beaucoup cette question et je la soulève sur cet album." J'ai l'impression de porter les vêtements de mon père /de chanter une chanson que mon frère chanterait." Je me fais souvent cette remarque. Dans Traveling Star je dis, "Mon papa avait l'habitude de voyager sur des rails", en référence à combien je lui ressemble et combien - tout comme pour lui - c'est une pulsion inévitable et hors de mon contrôle."

Son visage s'éclaire et il rajoute "C'est drôle d'avoir des gosses. Vous vous trouvez à souhaiter qu'ils se rangent, vous voyez? Vous aimeriez qu'ils vivent une relation heureuse et qu'ils aient un travail stable dans un voisinage et un environnement sûr et agréable. Ce que les parents veulent vraiment, c' est que leurs enfants soient MORTS, vous voyez ce que veux dire? Je veux dire, pas littéralement bien sûr, mais vous voulez qu'ils n'aient aucun ennui. Et le fait est, qu'ils ne sont pas VIVANTS s'ils font cela. Que désirez-vous? Qu'ils soient nourris par intraveineuse attachée au divan à regarder des dessins animés? lorsque vous êtes jeunes, vous voulez autant d'irritation que vous pouvez en supporter, vous voulez autant d'action que possible".

"il y a une tendance, lorsque vous vieillissez, à vouloir que les choses soient ancrées dans votre vie, à vouloir remplir tous les blancs. Mais ce genre de sécurité vient assez tôt, quand nous mourons. Pour être vivant, il vous faut accepter d'être surpris."

Taylor rigole."Le chat veut sortir, puis le chat veut revenir à l'intérieur."

Et tandis que nos gosses grandissent nous ne voulons pas qu'ils fassent les mêmes choses que nous nous vantons tant d'avoir fait.

" C' est exact," dit Taylor. "Si j'imaginais que Ben et Sally allait faire un jour la moitié des stupides conneries que j'ai faites et auxquelles je suis surpris d'avoir survécu, je serais scandalisé et j'aurais très peur."

Taylor est certes enclin à s'inquiéter. Mais il est également assez objectif pour savoir combien il a de la chance.

"C'est vraiment une grande époque pour moi" admet-il. "Si j'avais au moins la présence d'esprit d'en être reconnaissant. Mais, il est dans la nature de la conscience de rechercher les problèmes, de chercher le côté négatif des choses, J''essaie néanmoins autant que possible d'apprécier ce que j'ai. Ce qui est un sort terrible. De même pour October Road. Il est présomptueux de ma part de le dire mais je pense vraiment que c'est ma meilleure œuvre jusqu'à présent. C'est le meilleur album que je puisse faire en termes d'écriture, d'enregistrement et d'exécution de ces chansons. Je suis heureux de l'avoir en rayon et je suis également heureux d'en parler."

LE BEST OF DE JAMES TAYLOR sort aujourd'hui en rayon.



Bill Flanagan est directeur éditorial du groupe de musique MTV Networks et auteur du roman A&R.

 


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