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L'album "Sweet
Baby James" peut enfin sortir de derrière la collection
d'albums des Clash. James Taylor a soudainement trouvé des
gens pour l'écouter à nouveau.
Bill Flanagan discute avec un individu qui s'est avéré
être plus résistant que le reste.
Un peu plus d'un mois
après les attaques du 11 Septembre aux USA, quelques
unes des plus grandes stars du rock - dont un nombre disproportionné
d'Anglais - se rassemblaient au Madison Square Garden pour un Concert
for New York City de cinq heures, offert à un public
composé de sapeurs-pompiers, de policiers et de sauveteurs,
ainsi que des veuves et des orphelins des victimes du World Trade
Center.
Paul McCartney, Eric Clapton, David Bowie, Elton John
et Jagger & Richards étaient parmi les vedettes qui
défilèrent. Woody Allen, Spike Lee, Martin Scorsese et d'autres réalisateurs de New York réalisèrent
des courts-métrages pour couvrir les changements de groupes.
Robert DeNiro, Leonardo DiCaprio, Bill Clinton et les Yankees
de New York étaient parmi les douzaines d'intervenants.
Ce fut une soirée
intensément émotionnelle, suivie par des millions
de téléspectateurs à travers les USA et dans le monde. Malgré qu'il y ait eu énormément de moments émouvants,
ce fut toutefois l'entrée, à mi-soirée, des Who
qui fit exploser l'assistance. Les Who partagent
une longue et intense relation avec New York en général
et avec le Madison Square Garden en particulier. Il était clair,
d'après le brouhaha qui salua leur entrée, que beaucoup
de flics et de pompiers de New York City avaient grandi la
têtes entre des haut-parleurs qui soufflait "Who's Next".
La rumeur de la foule noya l'introduction de John Cusack,
et pendant la demi-heure qui suivit, les Who offrirent une
des performances les plus sauvages de leurs carrière à
un public de gens debout sur leurs chaises, levant les poings en
l'air et chantant tout au long de Won't Get Fooled Again
et Behind Blue Eyes comme si ces chansons avaient spécialement
été écrites pour l'occasion.
A la fin du set, le public
était sur les genoux. Dans les coulisses, musiciens
et célébrités se ruèrent sur les
Who pour les féliciter. Aucune des vedettes présentes
ne désirait prendre leur suite. Il semblait impossible que quiconque
puisse enchaîner après ça.
Quand James Taylor déboula de son pas nonchalant sur la scène, sa guitare
acoustique à la main, il y eut une lueur d'inquiétude
chez les producteurs du concert. Ils se demandaient s'ils n'avaient
pas fait une terrible erreur de calcul en programmant un musicien
aussi calme et intérieur à cette heure tardive de
la soirée, et sitôt après le set de rock le
plus explosif auquel la majeure partie de l'assistance ait jamais
assisté. Le par-terreétait bruyant à présent,
plein d'acclamations hurlées et de "hourras" imbibés
de bière. Il semblait que Taylor allait droit au casse-pipe.
Et il sembla également tout
faire de travers. Il s'assit et commença à jouer
"Fire and Rain" d'une façon
plus lente encore que d'habitude. Depuis la table de mixage, cela paraissait
suicidaire.
Mais cela s'avéra au contraire être l'enchaînement
idéal. Taylor était en train d'achever ce que les
Who avait commencé. Tandis qu'il entonnait sa ballade familière
sur la perte et la persévérance, les mêmes hommes
durs qui avaient levé leurs poings vers le ciel pendant la
performance des Who commencaient à reprendre les paroles
de la chanson et à pleurer. Les pompiers imbibés de
bière se mirent à se cramponner à leurs épouses.
Les parents et les enfants endeuillés brandirent les photographies
de leurs chers disparus. Les ouvriers qui avaient momentanément
arrêté de creuser dans les décombres à
la recherche de corps ensevelis brandirent des bougies et chantèrent
du bout des lèvres de vieilles paroles soudainement investies
d'une nouvelle signification. "The plans they made put
an end to you"; "My body's aching and my
time is at hand"; "Sweet dreams and flying
machines in pieces on the ground". ( "les projets
qu'ils avaient prennent fin avec toi", "Mon corps me fait
mal et mon temps est compté " " Les doux rêves
et les machines volantes en débris sur le sol ")
Pete Townshend était
debout, en train d'observer la scène depuis les coulisses.
Les VIPs poussaient jusqu'à l'extrême leurs compliments sur la performance des Who, allant jusqu'à affirmer que ça avait été le
plus grand set de rock auquel ils avaient jamais assisté,
que son groupe et lui avaient volé le show. Townshend se
débarrassa de tout ce monde en une phrase. Il leur lança:
"Non, James Taylor a volé le show !".
Townshend avoue qu'au
début de la carrière de Taylor, lorsque celui-ci commença
à devenir une énorme vedette, il avait pensé
que le "nouveau gosse" allait s'avérer trop sensible
pour supporter les abus que le monde du rock faisait subir à
ses héros. Il s'imaginait que Taylor allait se faire une
montagne de fric et allait ensuite prendre sa retraite loin de tout ça; qu'il s'achèterait
une ferme et qu'il se ferait oublier. "Mais, regardez ce
qui s'est produit. Il s'est transformé en véritable
guerrier des tournées!" Townshend salua
Taylor pour être resté indifférent aux modes et
aux tendances musicales et pour être resté violemment
fidèle à sa propre vision. Et Townsend d'ajouter "
Il me rappelle les Who."
Il y a encore dix ans,
quiconque aurait comparé James Taylor aux Who de quelque
façon que ce soit aurait eu droit à des éclats
de rires nourris, façon "Stand Up Comedy". Mais
récemment l'aiguille de la boussole a changé de direction.
Les gens qui cachaient honteusement leur copie de "Mud Slide Slim"
derrière leur collection de Clash sont "sortis du placard".
Ses collègues musiciens ont toujours respecté Taylor, mais ce
n'est que depuis ces dernières années que les critiques
de rock "qui ont toujours eu tendance à se méfier
des artistes trop "embrassé"s par le public" sont venues
l'interviewer.
Comme le disait récemment
le manager d'une superstar révérée par les
critiques: "Taylor a toujours été un immense
artiste, mais pendant un temps il n'était pas bien vu de
le déclaré haut et fort. Aujourd'hui, ce fait est publiquement reconnu. D'ici un décennie
ce sera le tour de Willie Nelson."
Il n'y a jamais eu une
époque - depuis celle où il a pénétré par
effraction dans le courant majeur de la musique - où James
Taylor n'a pas été populaire. Il a toujours été
une énorme attraction de concert et même ses albums
les moins couverts par la presse ont atteint le million de copies
aux Etats-Unis. Avec une attitude envers son public à la
fois perplexe et légèrement détachée,
Taylor n'a jamais paru se soucier outre mesure de savoir
si sa musique très personnelle était à la mode
ou non. Il a toujours donné l'impression d'un musicien qui
sortait ses disques sans espérance d'un succès commercial
quelconque, et de cette façon, la moindre chose qui advenait dans sa carrière
était assumé par lui comme un genre de bonus.
" L'Art est comme
une évasion audacieuse loin d'une situation
impossible" a déclaré Taylor l'été
dernier à Nashville. Il était là-basafin d'enregistrer
une émission spéciale pour l'émission "
Crossroads " avec les Dixie Chicks, un trio de jeunes
filles chantant de la country qui connaissent un succès discographique
phénoménale et qui ont grandi en apprenant par cur toutes les
paroles des chansons de Taylor.
"On ne choisit
pas d'être musicien en se disant que c'est un plan sage
de carrière," affirme Taylor."On le fait
pour d'autres raisons. Je pense qu'il est important pour ceux d'entre
nous qui jouons de la musique et qui aimons la musique, de nous rendre
compte que c'est là que réside le centre de notre
art. Il est facile d'être attiré et influencé
par des personnes qui voient l'art comme un business, mais l'objet
de notre travail ne se trouve pas là. C'est un divertissement. Dès
l'âge de quatorze ans, j'ai su que je voulais jouer pour les
gens, et à l'âge de dix-huit je m'y suis consacré
corps et âme" Taylor sourit en observant les Dixie
Chicks et dit, "Peut-être pas corps et âmes!!"
Ils ont tous éclaté de rire et il a marmonné,
", Eh bien, en fait, je crois bien que si !"
JAMES TAYLOR était
le réfugié d'une famille influente qui a décidé
de tourner le dos aux notions conventionnelles du succès
et a vécu de sa musique, à un époque où
le monde musical était loin d'être une route pavée
d'or. Avant que les Beatles ne l'auditionnent et ne le signent en 1968 sur leur nouveau label Apple, il avait déjà
séjourné deux fois en hôpital psychiatrique:
pour dépression (dans le Massachusetts) et pour un penchant
sérieux à l'héroïne (à New York
City). Il avait à peine vingt ans.
Il s'avéra que
le Zeitgeist était à la recherche d'une âme d'aussi
admirablement battue. Après l'Acid-Rock et le mouvement Psychédélique,
après une longue saison d'assassinats, d'émeutes et
de guerre, les chansons intimes que Taylor écrivait pour
lui-même se connectèrent à des millions d'auditeurs,
depuis le hippie faisant son retour à la nature jusqu'à la jeune
recrue envoyée au Vietnam.
Il devint non seulement
une énorme vedette mais aussi une grande influence. La percée
commerciale de Sweet Baby James, son album de 1970, en fit la figure
de proue d'un nouveau mouvement, que Time magazine, dans son article
de couverture baptisa "le nouveau Soft-Rock".
C'est à ce moment,
que le contrecoup commença. Comme s'est justement plaint
Billy Joel :
"Soft-Rock sonne beaucoup comme Soft-Cock (" bite molle
")" ce qui n'était pas franchement un insigne
d'honneur. Le succès de Taylor ouvrit certes la porte à
ses amis: Carole King (Taylor a popularisé son
You've Got a Friend et elle fut à la fois membre de son groupe
et vedette américaine de ses concerts à l'époque
de son propre album Tapestry), Joni Mitchell
(Taylor a joué la guitare acoustique sur son album Blue - en partie inspiré
par lui - et Joni lui a renvoyé la balle en chantant sur son album Mud Slide Slim)
et Neil Young (Taylor a joué et a chanté sur
son album Harvest).
Mais ce n'était
pas de la faute de Taylor si son succès inspira également
des imitateurs nettement moins doués que ce groupe, et qui empuantirent
les stations de radio dans le milieu des années 70. Personne
n'a jamais blâmé les Beatles pour Freddie and the Dreamers,
personne n'a jamais mis dans le même panier Led Zeppelin et
The Grand Funk Railroad. Mais James Taylor
dût subir dans certains cercles le blâme d'avoir ouvert la porte à
John Denver; surtout lorsque des punks comme les Khmers Rouges déboulèrent
pour exécuter quiconque portait la moustache.
Si Taylor en pris ombrage,
il n'en montra aucun signe. Il continua à réaliser des albums
et à jouer des concerts pour ceux qui désiraient l'écouter,
et si certains n'aimaient pas ce qu'il faisait, cela ne semblait
pas le perturber outre mesure. A en juger par les interviews données
par d'anciens amis et amoureuses au cours des années, le
seul grief personnel qui semblait constamment revenir contre Taylor
était la suggestion qu'il pouvait se montrer quelque peu
distant. Si cela est vrai, ce détachement a bien servi Taylor lorsqu'il fallu traiter avec la célébrité et l'industrie
musicale.

Une réévaluation
des multiples talents de Taylor serait, de toute façon, survenue, comme
cela s'est produit pour Van Morrison, Neil Young et Johnny Cash,
d'autres musiciens qui sont restés fidèles à
eux-mêmes alors que les tendances changeaient autour d'eux.
En fait, la nouvelle gloire de Taylor a vraiment commencé
avec son album de 1997 Hourglass, qui le propulsa de nouveau
dans le Top Ten, remportant le Grammy du Meilleur Album Pop de l'Année et qui contribua à le faire intrôniser dans le Songwriters Hall
of Fame et le Rock & Roll Hall of Fame, pour lequel il fut présenté
par son ancien "patron" Paul McCartney.
De sa manière
typique, Taylor observa la nouvelle rafale d'acclamation avec une
bonne mesure de détachement et un petite dose de scepticisme
sain.
"Je pense simplement
qu'en sortant ces deux derniers albums, j'ai fait beaucoup de promotion
et me suis moi-même placé sous le feu des projecteur"
a déclaré Taylor en février, en prenant son
café du matin à Sydney, lors d'une tournée
australienne. "La question est: est-ce la musique que vous
générez qui est le produit, ou est-ce vous? Si j'ai
été tant soit peu installé dans la culture,
je pense que c'est en partie parce que l'on me l'a demandé
et que ma compagnie de disque et mon management ont perçu
cela comme faisant partie de leur boulot. Il y a le risque de croire
à votre propre presse et il y a le risque de vous voir catalogué
à tort. Mais tout bien pesé, je suis reconnaissant
pour cette "reconnaissance", aussi mal à l'aise
que je sois - et ai toujours été - avec l'idée
de célébrité. Certainement, c'est un statut
très tentant et très séduisant. Mais alors
que vous devenez quelque chose à ce niveau, vous cessez d'être
toute autre chose. J'ai de vraies craintes à ce sujet, mais
j'essaie de prendre tout cela avec plus de légèreté."
Taylor adopte cette attitude pragmatique à contre-coeur. Il est fier de son oeuvre
et veut que celle-ci atteigne un large public. Ainsi, il jouera
avec la machine de promotion si c'est ce qu'il faut, mais sans exagérer.
"L'essentiel
est d'avoir assez de succès pour pouvoir continuer",
dit-il. "Qu'allez-vous obtenir d'autre pour vous-même?
L' impossibilité de sortir en public? Le risque d'attirer quelques rôdeurs?
Obtenir qu'un tas de candidats politiques vous demandent de venir
les rejoindre en tournée électorale? De quoi s'agit-il?
Le principal est de continuer et de protéger assez votre
processus créatif pour que le puits ne soit pas empoisonné
et que vous puissiez continuer à faire de la musique aussi
longtemps que celle-ci est valable, aussi longtemps que vous en
êtes capable."
"J'ai sorti un
album en Août dernier au moment où peut-être
une douzaine de Singer-Songwriters blancs cinquantenaire sortaient
leur album. J'ai travaillé pendant sept années sur
ce disque, deux ans en studio. À mon avis présomptueux
c'est le meilleur travail que je puisse effectuer. Il faudra cinq
autres années avant que je sorte un autre album studio et
ce sera probablement l'un des deux derniers albums que je réaliserais.
Celui-ci était le dernier album qui me liait par contrat avec le label Columbia.
J'ai vraiment eu le sentiment que j'avais besoin d'entrer dans le
marché et faire savoir aux gens que l'album était disponible.
Je crois fermement à ce disque et j'ai voulu qu'il aille aussi
loin qu'il le mérite."
October Road a,
effectivement, très bien marché. En Amérique,
l'album a grimpé à la quatrième place dans
le hit-parade du Billboard et, au Royaume-Uni, il a été
classé en quarantième position, sa meilleure place
en Angleterre depuis les années 70. Comme Hourglass avant
lui, Taylor s'est entièrement impliqué dans son travail,
d'une manière qui rappelle ses premiers enregistrements,
et qui n'était pas toujours présente
dans ses oeuvres de milieu de carrière. Ce n'est pas une
question de compositions plus personnelles - son uvre toute
entière revêt une forme d'autobiographie.
C'est que James Taylor,
le personnage que nous connaissons de Carolina In My Mind et de
Country Road, est vif et reconnaissable au centre de ses disques
récents, de la même manière que Jack Nicholson
devient vif dans ses meilleurs rôles, ou Martin Amis dans
sa meilleure fiction. La voix qui a traduit les traumas d'adolescents
d'une génération est revenue pour traiter les questions
de l'âge moyen.
Le critique veut croire
que cela est dû à une série de bouleversements
émotifs qui ont chamboulé la vie de Taylor ces dix
dernières années.
Le producteur de son
dernier disque, Russ Titelman, pense, quant à lui,
que c'est parce que les arrangements sur les deux derniers albums
ont été bâtis autour du jeu de guitare reconnaissable
de Taylor, après des années d'enregistrements centrés
autour des claviers.
Taylor suggère
que, si la thèse est vraie - et il ne dit pas qu'elle l'est
- cela peut également avoir énormément à voir avec le
fait que les deux albums Hourglass et October Road ont été enregistrés
dans des environnements détendus, tout près de son foyer
en Nouvelle Angleterre, avec juste lui, une section rythmique et
une abondance de temps pour "glander".
" Ce n'était
pas comme aller à New York City, creuser sa route à
travers le trafic et sentir le compteur tourner alors que d'autres
artistes sont dans le même studio en même temps et que
vous vous rendez compte du business et de tout l'argent dépensé"
dit-il."dee cette façon, Hourglass a vraiment été protégé. Nous l'avons abordé - de même October
Road - avec une attitude de: "Nous allons essayer ceci et peut-être
que ça marchera et si non, nous aurons peut-être dépensé
dix mille dollars seulement ou quelque chose comme ça". Nous n'avons
pas fait sauter la banque. Dans les deux cas nous nous sommes efforcés
à ne pas prendre les choses trop au sérieux."
LE NEW YORK TIMES a qualifié
Hourglass de "Meilleur album de Taylor depuis une vingtaine
d'années, Peut-être même le meilleur album de
sa carrière ". Il était tout cela. Une méditation
sur la vie et la mort et comment se comporter généreusement
face au silence de Dieu. Hourglass était un travail remarquablement
adulte dans un médium qui d'habotude valorise les enfantillages.
Taylor allait avoir cinquante ans. Son second mariage, avec l'actrice
Kathryn Walker, venait de prendre fin et il venait de perdre
dans une succession rapide de décès son frère aîné Alex, son père Isaac, la seconde épouse de celui-ci
et Don Grolnick son pianiste, producteur
de disque et meilleur ami. Le père de James et son épouse ont laissé
trois enfants en bas âge derrière eux, et James a dû assumer
la responsabilité de leur bien-être. Toute cette agitation
a inspiré quelques une des chansons les plus fortes de sa
carrière.
Hourglass n'était
pourtant pas un album morbide "une partie est légère
et une autre partie est drôle" mais l'album regarde
la mortalité bien en face, et il parle à un
public qui a cru rester éternellement jeune
et qui est aujourd'hui surpris de compter plus de jours derrière
lui que devant.
Les morceaux d' October
Road poursuivent ces thèmes. Il y a notamment une chanson,
Baby Buffalo, qui traite en partie du fait de se
retrouver assis au chevet d'un mourant, aidant celui-ci à
passer de vie à trépas. Il y a également, à
travers tout l'album, des échos d'Isaac, le père défunt
de Taylor, dont la réserve émotive a été
un véritable fardeau pour ses enfants et également
la carte qu'ils ont suivie. Quand James et ses quatre frères
et sur étaient petits, le père, un médecin
et éducateur, a choqué la famille en annonçant
qu'il avait offert a candidature pour une mission scientifique de deux
ans au Pôle sud. Il partit en service étudier l'effet
du gel en Antarctique. Ce fut un désertion dramatique, presque
romanesque.
Pas étonnant que
Taylor se soit fabriqué une réserve. Pas étonnant
non plus qu'il ait écrit une chanson appelée Frozen
Man (l'Homme Congelé").
Beaucoup de chansons de Taylor parlent de père absent. Si
James se voit comme le père qui s'en va au loin ou alors comme le gosse
laissé derrière, cela est généralement
peu clair. Le Rock'n' Roll lui a donné de nombreuses occasions
de recréer l'acte de disparition d'Isaac loin de Ben et Sally, ses propres
enfants, issus de son mariage avec Carly Simon. Sur
October Road, Taylor chante sur le fait de porter les vêtements
de son père et, dans la chanson My Traveling Star,
il parle d'un papa qui rampe, un homme qui marche, pour qui "rentrer
à la maison était comme aller en prison".
Taylor récite
une partie des paroles: "mon papa avait l'habitude de voyager
sur les rails / doux comme fumée et dur comme les clous /
revenir à la maison était comme aller en prison /avec
les draps, les couvertures, les bébés et tout ça".
Il confie:" C'est
certainement inspiré par mon père. Quand il est revenu
du Pôle sud c'était, dans un sens:" Quel est
cet animal sauvage qui revient dans un foyer que ma mère et nous,
ses gosses, avons créé?". Il s'est toujours senti
mal à l'aise à l'intérieur. "
"Je pense qu'il
s'agit simplement d' une chose entre homme et femme. Particulièrement
si vous voyagez pour vivre et que vous revenez à la maison,
il y a le sentiment d'être finalement de retour sur votre
propre gazon. Mais il y a toujours dans une relation le sentiment: "La vie de qui vais-je mener?" C'est une lutte
négociée. " Qui est réellement dans le
siège du conducteur? " Il y a quelque chose de contraignant
dans cette question lorsque vous avez une tripotée
d'enfants. Vous vous sentez toujours responsable de ça, mais
d'une certaine façon, ça n'est pas vraiment fait pour
VOUS." Il rit. "Je dis dans le dernier vers : "Honte à moi pour une chanson de plus sur la route ".
C'est une autre chanson au sujet de l'envie de voyager.
"Dans un sens
large, je pense que la civilisation est opposée à l'énergie
masculine. L'énergie masculine est presque trop destructrice.
Il vous faut trouver les moyens de vous en débarrasser. Elle
a eu une fonction beaucoup plus claire à différents
stades de l'évolution qu'elle n'en a aujourd'hui."
Dans Raised Up
Family Taylor chante à propos de ses ancêtres
écossais qui s'établirent en Caroline du Nord, générations
de Taylor devenant fous et instables, et il avertit que même
lorsqu'un homme essaie de se fixer, il entend l'appel des sirènes
du "tonnerre de Kundalini en dessous de mon plancher".
Kundalini est un terme
de yoga. Que signifie-t-il dans ce contexte?
"Votre Kundalini
est le fond de votre intestin" dit-il. "C'est juste l'idée
qu'il y a une personnalité psychique et un genre de force
souterraine profondément résonnante et qui vous affecte,
qui est lié à votre famille à votre race ou
à votre tribu ou quoi que ce soit et qui sous-tend tout.
C'est hors de votre contrôle mais cela a certainement
un effet énorme sur vous."
Hourglass traitait avec
insistance de cette sorte de notion de destin et de prédétermination
génétique et le démêlement sans fin de
"this fucked up family". Sur October Road ça n'est
qu'un des aspects, mais la maison et le foyer acquièrent une
image renforcée. Le nouvel album contient quelques unes des
plus belles et des plus optimistes chansons d'amour de Taylor, avec
un sens puissant de renouvellement et de régénération.
Cela n'a rien d'étonnant. Après les tragédies qui ont coloré la vie de
Taylor dans les années de composition de Hourglass, la période
au cours de laquelle il composa October Road a été pleine
de promesses. Il a rencontré et épousé Caroline
Smedvig et le couple est devenu parent de garçons
jumeaux. Ce fut plutôt un choc pour Sally et Ben, les deux
enfants adultes de James.
"Je pense qu'il
a fallu un certain ajustement" dit-il "Mais, en fin de
compte ça s'est passé dans le calme. Je pense que
c'est le même genre de chose qui arrive lorsque nous avez cinq ans
et que votre maman rentre de l'hopital à la maison
avec un nouveau petit frère ou une nouvelle petite sur.
Il y a toujours ce sentiment de dépossession. Il est choquant
de ressentir cela à 28 ans, mais après le premier
choc, ils se sont vraiment bien ajustés avec ce fait."
Ainsi James Taylor est
arrivé à l'âge de 55 ans avec une nouvelle famille
et toutes les raisons personnelles et professionnelles de se sentir
en pleine forme. En face de cela, il y a une disposition génétique
vers le blues et une répugnance à rester là
à attendre. Il a un nouvel amour dans son foyer mais les
vieux fantômes flottent toujours à travers sa musique.
C'est comme un argument théologique: prédestination
ou libre choix ?
Va-t-il se coucher le
soir en croyant qu'il est le fils de son père, condamné
à s'éloigner ou va- t-il choisir de briser les modèles?
"Il ne s'agit pas tant, je pense, de briser les modèles,"
dit-il après une mûre réflexion. "Je pense
qu'il s'agit juste d'avoir conscience de l'existence de ceux-ci.
C'est le seul espoir qu'il y ait : avoir conscience des modèles
et tenter de les adapter, travailler lentement sur eux. Les Américains
veulent croire qu'il suffit de tirer une arme automatique et de
simplement tirer dans la forme appropriée. Comme si vous
pouviez exploser un bloc de béton et qu'il se rassemble tout
seul pour former un bâtiment. C'est vraiment stupide. Cela
ne fonctionne pas de cette façon. Cela prend du temps, cela
demande de la pratique, et de la chance aussi."
Il fait une pause et
rassemble ses pensées.
"Cela ne répond
pas vraiment à la question si, oui ou non, je me sens le
fils de mon père. Je me pose beaucoup cette question et je
la soulève sur cet album." J'ai l'impression de porter
les vêtements de mon père /de chanter une chanson que
mon frère chanterait." Je me fais souvent cette remarque.
Dans Traveling Star je dis, "Mon papa avait l'habitude de voyager
sur des rails", en référence à combien
je lui ressemble et combien - tout comme pour lui - c'est une pulsion
inévitable et hors de mon contrôle."
Son visage s'éclaire
et il rajoute "C'est drôle d'avoir des gosses. Vous
vous trouvez à souhaiter qu'ils se rangent, vous
voyez? Vous aimeriez qu'ils vivent une relation heureuse et qu'ils
aient un travail stable dans un voisinage et un environnement sûr
et agréable. Ce que les parents veulent vraiment, c' est
que leurs enfants soient MORTS, vous voyez ce que veux dire? Je
veux dire, pas littéralement bien sûr, mais vous voulez
qu'ils n'aient aucun ennui. Et le fait est, qu'ils ne sont pas VIVANTS
s'ils font cela. Que désirez-vous? Qu'ils soient nourris
par intraveineuse attachée au divan à regarder des
dessins animés? lorsque vous êtes jeunes, vous voulez autant d'irritation que vous
pouvez en supporter, vous voulez autant d'action que possible".
"il y a une tendance,
lorsque vous vieillissez, à vouloir que les choses soient
ancrées dans votre vie, à vouloir remplir tous les
blancs. Mais ce genre de sécurité vient assez tôt,
quand nous mourons. Pour être vivant, il vous faut accepter
d'être surpris."
Taylor rigole."Le
chat veut sortir, puis le chat veut revenir à l'intérieur."
Et tandis que nos gosses
grandissent nous ne voulons pas qu'ils fassent les mêmes choses
que nous nous vantons tant d'avoir fait.
" C' est exact,"
dit Taylor. "Si j'imaginais que Ben et Sally allait faire
un jour la moitié des stupides conneries que j'ai faites et
auxquelles je suis surpris d'avoir survécu, je serais scandalisé
et j'aurais très peur."

Taylor est certes enclin
à s'inquiéter. Mais il est également assez
objectif pour savoir combien il a de la chance.
"C'est vraiment
une grande époque pour moi" admet-il. "Si j'avais
au moins la présence d'esprit d'en être reconnaissant. Mais, il est dans la nature de la conscience de rechercher
les problèmes, de chercher le côté négatif des choses,
J''essaie néanmoins autant que possible d'apprécier
ce que j'ai. Ce qui est un sort terrible. De même pour October
Road. Il est présomptueux de ma part de le dire mais je pense
vraiment que c'est ma meilleure uvre jusqu'à présent.
C'est le meilleur album que je puisse faire en termes d'écriture,
d'enregistrement et d'exécution de ces chansons. Je suis
heureux de l'avoir en rayon et je suis également heureux
d'en parler."
LE BEST OF DE JAMES
TAYLOR sort aujourd'hui en rayon.
Bill Flanagan est directeur éditorial du groupe de musique
MTV Networks et auteur du roman A&R.
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