Une
rare interview avec le singer-songwriter légendaire
sur la constance de sa musique et sur son nouvel album. |
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Lydia
Huchinson : Appréciez-vous toujours autant le processus d’écriture
?
James
Taylor : Eh bien je l’apprécie certainement
quand celui-ci fonctionne. Bien que certaines de ses phases soient
effrayantes, d’une manière générale,
oui je l’apprécie toujours autant.
L.H
: Avez-vous récemment découvert quelque chose de nouveau
sur l’écriture ?
J.T
: Certaines choses que je savais déjà m’ont
été confirmées : il vous faut défendre
les heures creuses. L’inspiration pour une chanson peut surgir
au milieu de n’importe quel genre d’activités,
mais pour vraiment en faire quelque chose, il vous faut avoir un
endroit dans lequel vous réfugier et attendre. C’est
la nature même de l’écriture de paroles.
L.H
: Avez-vous vous-même ce genre d’endroit ?
J.T
: Oui. J’ai toujours eu un endroit comme ça,
j’ai toujours réussi à m’en trouver un.
Aujourd’hui, celui-ci se trouve à une borne de chez
moi. Je peux y aller à pied quand je le désire. C’est
un simple studio dans lequel je travaille.
L.H
: Vous souvenez-vous d’une période ou vous vous êtes
senti bloqué, où vous n’aviez pas de plaisir
à écrire ?
J.T
: Oh, oui, bien sûr , il m’est arrivé
très souvent de me sentir bloqué. Mais, en revanche,
je n’ai jamais arrêté d’avoir des idées,
que celles-ci soient lyriques ou musicales. Et donc la chose à
faire, dans ces cas-là, est de revisiter vos notes. Prenez
des notes et retournez-y, redémarrez d’où vous
étiez avec une idée de paroles, un passage musical
ou n’importe quoi d’autres.
L.H
:Vous avez déclaré dans le passé « soit
la musique me touche, soit elle ne me touche pas » Y a t-il
quelque chose qui vous ait touché récemment?
J.T
: (pause) Lorsque j’étais en tournée,
je suis allé voir Michael Brecker, Herbie Hancock et Roy
Hargrove à l’UCLA, et ce fut la soirée de musique
la plus passionnante à laquelle j’ai assisté
depuis très longtemps. Ça m’a vraiment mis en
feu. Ce concert, et aussi un morceau que John Williams a composé
en l’honneur du chef d’orchestre Seiji Ozawa, et que
l’orchestre symphonique de Boston a interprété
le printemps dernier – un morceau intitulé «
for Seiji ! ». Il dure 11 minutes et c’était
vraiment passionnant de l’entendre. C’était spectaculaire.
L.H
: Lorsque vous composez, les chansons ont-elles tendance à
vous contrôler ?
J.T
: C’est le processus, en effet. Je n’ai que
très peu de contrôle sur ce que j’écris.
Je ne le contrôle pas beaucoup.
L.H
:Y a t-il un exemple récent de chansons qu’il vous
a fallu suivre sans vraiment savoir où celle-ci vous conduisait
?
J.T
: (pause) Il y a, sur le nouvel album, une chanson appelée
: « Baby Buffalo » et je ne sais pas vraiment de quoi
elle parle. Il y a des chansons sur les deux derniers albums qui
proviennent d’une sorte de … C’est plutôt
mystérieux l’endroit d’où elles proviennent.
Ce sont - dans la sensation générale qu’elle
procure - des genres de Spirituals à la forme assez vague.
Et je pense que cette dernière chanson en est un. J’ai
récemment essayé d’analyser d’où
elle a pu surgir et cela reste un mystère pour moi. Cela
doit avoir à faire avec le décès de mon frère
Alex, ou avec celui de Don Grolnick, ou bien avec celui d’une
ancienne petite amie à moi, Margaret Corey qui a récemment
disparu. A moins que ce ne soit le décès de mon père…
On dirait qu’elle parle de tout cela à la fois. C’est
un morceau du genre mélancolique. Il n’y en a pas beaucoup
sur ce disque. Je pense que ça parle de tout ça. C’est
un de ces morceaux avec lequel il me faudra vivre quelque temps
avant de savoir de quoi il parle.
L.H
: Votre style d’écriture a toujours été
incroyablement personnel. Comment abordez-vous une chanson, comme
« Fire and Rain » qui est personnelle pour la rendre
universelle ?
J.T
: Eh bien, je commencerai par redire que je ne contrôle
pas ces choses. Elles sont autant de surprises pour moi que pour
n’importe qui d’autre. L’idée qu’elles
sont personnelles et, sinon universelles, du moins accessibles et
parfois utiles pour un grand nombre de gens – je pense qu’on
peut probablement dire cela pour toute forme d’art. Je pense
que les gens ont une expérience personnelle qu’ils
extériorisent alors d’une certaine manière,
et le résultat satisfait également le besoin que ressent
l’auditeur de faire ressortir son processus intérieur
à lui. La manière dont je décris généralement
la chose, c’est qu’elle trace un chemin qui vous est
utile… qui vous emmène quelque part et satisfait un
but, et d’autres personnes, en l’écoutant, peuvent
également emprunter ce même chemin. Je ressens cela
à chaque fois que je vois une peinture qui ouvre une porte
pour moi, ou une sculpture, ou n’importe quelle genre d’œuvre
créative que je peux utiliser pour alimenter mon propre processus
personnel.
L.H
: En quoi votre processus d’écriture diffère
t-il de celui du début de votre carrière ? L’environnement
des années 70 facilitait-il l’écriture ?
J.T : A l’époque, c’était
plus urgent et plus irrésistible. Aujourd’hui, c’est
en quelque sorte, quelque chose qu’on attend de moi. J’ai
le sentiment que les gens écoutent et attendent – d’une
manière ou d’une autre – que je me casse la figure.
Cela change la saveur de l’affaire. Je sais que ce genre d’éclair
d’inspiration qui se produisait à mes débuts…
même s’il produit encore, est souvent parasité
par tout un tas d’autres choses qui réclament mon temps.
J’ai l’impression qu’à l’époque,
je possédais beaucoup plus d’heures inoccupées,
et comme je vous le disais, il me faut défendre ces heures
pour que l’inspiration puisse jaillir. Sur mes deux premiers
albums, les chansons sortaient automatiquement. Il me faut aujourd’hui
aller les chercher et pour ainsi dire, les persuader de sortir.
Mais c’est une différence mineure entre hier et aujourd’hui.
C’est fondamentalement le même processus. Je pense qu’il
existe peut-être ici un compromis. Peut-être y avait-il
au début plus d’électricité dans le processus
inspirateur. Et une fois que vous êtes dedans, une fois que
vous êtes habitué à pratiquer votre art professionnellement,
cela relève plus de la méthode. Cela devient plus
prémédité, plus cérébral. Mais
la plupart du temps, cela reste une surprise. Il n’existe
pas de plus géniale sensation que lorsque vous vous connectez,
et que quelques chose se met en place et sort d’une manière
satisfaisante.
L.H
: Comment faites-vous ,après avoir interprété
les mêmes morceaux pendant 30 ans, pour rester encore motivé
en concert ?
J.T
: Eh bien, il y a deux occasions pour lesquelles je joue
aujourd’hui, en dehors des enregistrements studios : lorsque
je répète et lorsque je joue en face d’un public.
Répéter est toujours quelque chose d’agréable
pour moi. Répéter c’est encore faire de la musique.
J’aime aller aux répétitions et j’aime
en passer par là. Lorsqu’on joue face à un public,
la motivation vient en grande partie du public. La conscience qu’il
vous faut l’affronter ; qu’ils se sont déplacés
pour vous entendre jouer; Pour une raison que j’ignore, je
suis intéressé soit de leur plaire, soit d’étudier
leur réaction sur tel morceau. Je suis très motivé
quand j’entends leurs réactions.. je ne sais pas pourquoi,
mais c’est toujours le cas. Je sais que certains artistes
en sont blasés, peut-être cela ne les intéresse
plus de plaire aux gens ou de recevoir le genre de feedback, de
gratification ou de validation que vous offre une audience. Mais
pour moi c’est toujours extrêmement fascinant et déterminant…
Je prends cela très au sérieux… Il vous faut
faire deux choses à la fois, et les deux choses sont contradictoires:
d’abord, il vous faut assumer la responsabilité de
faire se déplacer 20 000 personnes, et il vous faut jouer
pour eux. C’est une chose à prendre très au
sérieux. Et dans le même temps, il ne faut pas vous
prendre trop au sérieux, en dépit du fait que tout
est centré sur vous et sur votre performance.
Et donc, c’est un genre de démarche très intéressant.
Je n’ai pas encore bien découvert la raison pour laquelle
je désire tant le faire. Pourquoi est-ce si important pour
moi. Il y a des aspect là-dedans où vous vous sentez
impliqué dans un processus commun à chaque personne
de la salle, du théâtre ou du club… la sensation
que chacun est en train de faire la même chose – on
éprouve une sorte d’expérience parallèle.
C’est une partie de l’expérience du jeu en public.
Une autre partie c’est que c’est centré sur vous.
C’est une combinaison du fait d’être à
l’intérieur de soi tout en étant à l’extérieur…
Je ne sais pas… Je ne vous suis pas d’une très
grande aide, ici. Mais quoiqu’il en soit l’expérience
se poursuit.
L.H
: Est-ce que le fait de limiter votre temps de tournée vous
aide ?
J.T
: Je remarque que lorsque je tourne trop longtemps et si
je fais trop de concerts en une fois, je commence à m’éteindre.
Donc, la façon dont je procède aujourd’hui pour
une tournée est que je tourne deux semaines environ et, ensuite,
je fais une pause Je fais ça peut-être pendant deux
mois et, ensuite, je prends un bon mois de repos. Ça augmente
vos frais généraux et ça n’est pas très
rentable économiquement, mais un des avantages de ce régime
est que vous pouvez vous permettre de faire moins d’argent
en concert, et vraiment apprécier d’en faire tout en
faisant un meilleur boulot. Je me suis amélioré avec
le temps.
L.H
: Et que ressentez-vous à devoir être sur scène
à chanter « Fire and Rain » soir après
soir ?
J.T
: Eh bien le concert est établit de telle sorte
qu’il y a deux parties qui ont chacune leur forme très
définie. Nous y travaillons avec un soin extrême, un
mois avant de partir en tournée : mettre chaque partie en
ordre afin que celles-ci fonctionnent bien. Cela ressemble beaucoup
plus à un Show de Broadway ou à une revue qui aurait
une forme très structurée. Cela peut bouger d’un
soir à l’autre selon la nature du public, mais dans
l’ensemble le set reste fixe. Nous substituons un morceau
à un autre si nous sommes fatigués d’un morceau
ou au contraire excité par l’idée d’en
exécuter un nouveau.
Alors, pour répondre à votre question qu’est-ce
que je ressens de devoir jouer le même morceau soir après
soir, eh bien nous jouons toutes ces chansons soir après
soir. Vous pourriez pareillement demander à un acteur ce
que cela lui fait de jouer le même rôle soir après
soir, ou en l’occurrence, demander à un chauffeur de
bus ce que cela lui fait de parcourir le même trajet jour
après jour. Il y a des choses qui sont répétitives,
et il y a des variations. On trouve un confort dans la routine et
il y a de l’excitation dans les petites variations. Vous recevez
beaucoup d’énergie avec une chanson comme Fire and
Rain, You’ve Got a Friend ou Carolina in my Mind , ou d’autres
chansons que nous aimons jouer en concert… Le fait que le
public aime entendre ces morceaux fournissent beaucoup de la motivation
pour les jouer. Vous pouvez ressentir leur réponses à
celles-ci.
L.H:
D’après vous, quelle est la raison de cette réponse
émotionnelle à la musique ?
J.T
: Je ne voudrais pas paraître trop cosmique dans
ma réponse, mais je pense que la musique est une expérience
spirituelle. Je pense qu’elle nous permet d’échapper
à une sorte d’isolation de la conscience humaine, ce
que je considère comme étant la conscience individuée.
Vous savez, ce genre d’esprit que nous avons bien développé
pour nous, mais qui nous bloque également et, d’une
certaine mesure, nous isole. Parfois, il nous est vraiment nécessaire
de le semer pour réaliser qu’il n’est pas tout,
qu’il constitue, certes, une sorte de vison du monde constructive
et utile, mais que c’est un endroit austère et isolé.
Il y a vraiment un contexte d’où nous sommes tous issus
et qui nous a produit - en d’autres termes, sur lequel nous
n’avons aucun contrôle, que nous n’avons pas créé
– et dans lequel nous pouvons retomber pour réaliser
que nous faisons partie d’une chose plus large. Et cela nous
procure un énorme soulagement.
En particulier, parce que nous sommes humain et que nous avons ce
type de conscience.
Alors il y a plusieurs manières de semer cette conscience
individuée. Vous pouvez employer des substances chimiques,
vous pouvez le faire en vous mettant dans une sorte d’état
de transe, une grande fatigue physique ou une grande joie, vous
pouvez le faire avec d’autres pratiques spirituelles…
vous pouvez le faire avec plein de moyens différents. Mais
pour moi, c’est la musique. La musique est vraie. Une octave
est une réalité mathématique. De même
le 5ème d’une note. Ou l’accord en 7ème
majeur. J’ai le sentiment que ces choses ont un signification
émotionnelle pour nous, pas seulement parce qu’on nous
appris que le son du 7ème majeur est chaleureux et moelleux
et qu’un diminué est du genre menaçant et sombre,
mais parce qu’ils ont vraiment cette signification. C’est
presque comme si c’était un langage indépendant
de notre choix. C’est une vérité. Les lois de
physique s’appliquent à la musique, et la musique suit
ces lois. Cela nous place hors de cette positon humaine subjective
et dogmatique et nous plonge dans le plan cosmique comme ça.
(il claque des doigts)
L.H
: Après le 11 Septembre êtes-vous rentré chez
vous pour écrire quelque chose pour vous aider à traverser
cette épreuve ?
J.T
: Non,
je ne l’ai pas fait. J’étais déjà
chez moi à l’époque, mais nous sommes repartis
sur la route et avons continué notre tournée…
Nous avions un concert le 15. Ce drame a changé les choses.
Il a rendu tout plus profond, vous savez. Tout paraissait être
moins un phénomène en surface et plus quelque chose
d’enraciné. Certains airs résonnaient plus profondément
avec le public.
L.H
: Une de vos compositions a t-elle plus résonné en
vous ?
J.T
: Non. La plupart du temps, je ressentais ce que ressentait
le public, et des chansons comme Shed a Little Light qui est en
quelque sorte un hymne à la fraternité entre les hommes
et les femmes a pris des proportions démesurées. Et
quand nous sentons le public réagir, c’est gratifiant.
L.H
: Pensez-vous qu’il soit possible pour quelqu’un qui
percerait aujourd’hui d’avoir une carrière de
30 ans dans l’industrie musicale ?
J.T
: Bien sûr. Je pense que le truc est de ne pas identifier
cela à une carrière dans l’industrie, mais plutôt
de penser cela comme une existence dans la musique. Se concentrer
sur la musique et non sur le commerce est je crois, un conseil avisé,
parce que je pense que la musique est une chose meilleure à
faire que le commerce. Je veux dire, c’est mon opinion…
d’autres personnes pourraient ne pas être d’accord,
mais je suis heureux de pouvoir penser faire de la musique. Pour
quelle raison voudrais-je changer mon point de vue pour considérer
la musique plus comme un commerce que comme un art ?
L.H
: Il semblerait que les années 70 aient été
des année enchantées pour la plupart d’entre
vous, la manière dont les maisons de disques étaient
dirigées par des musiciens, la camaraderie qu’il y
avait entre vous… plus de magie et de pureté.
J.T
: Eh bien, je pense qu’elles étaient plus
directes et plus innocentes. Et j’ai le sentiment que les
gens qui travaillaient dans les compagnies de disques, qui les dirigeaient
et qui faisaient la promotion des concerts, avaient le luxe et l’opportunité
d’être plus directement impliqués… ils
n’avaient pas à se sentir aussi concernés au
sujet de… c’est devenu plus sérieux pour ceux
qui sont à ces postes aujourd’hui. Je crois que c’est
parce que le modèle de commerce a mûri ou quelque chose
comme ça, que les compagnies plus petites se sont fait racheter
par les plus grosses, et qu’il n’existe pas d’alternatives
marginales. On vous encourage de plus en plus à considérer
l’industrie musicale comme un commerce sérieux, grave,
pour adulte, et sujet aux mêmes genres de pressions et de
priorités que les autres commerce « sérieux
».
L.H
: J’ai lu comment Paul McCartney vous a retourné votre
contrat après que votre premier album soit sorti sur le label
Apple, et je pensais combien c’était différent
des relations entre les artistes et leur maisons de disques aujourd’hui.
JT
et Paul McCartney
J.T
: (pause) Apple était une maison de disque fantastique
avec laquelle signer. Brian Epstein venait de mourir, les Beatles
dirigeaient eux-mêmes… c’était trop beau
pour durer. Je suis sûr que la maison de disque perdait de
l’argent à profusion et il était impossible
pour eux de poursuivre le commerce. Mais pendant une période,
à peu près huit mois - avant que Allen Klein entre
en scène - c’était vraiment le paradis, c’était
fantastique. Je parlais l’autre jour avec Jimmy Buffett, qui
possède la compagnie de disque Mailboat Records. Il l’a
créé parce que ça l’amuse ; Il est dans
la musique, il aime la musique, il est intéressé par
son développement tout comme les gens qui lançaient
des compagnies de disques dans le début des années
soixante. Ma fille Sally possède sa propre compagnie de disques
et elle a lancé son propre site Web, c’est une sorte
de bureau central pour que les artistes puissent communiquer les
uns avec les autres pour les plans de tournées et les moyens
de se faire publier et enregistrer. Il y a toujours une génération
de personnes qui trouve, en quelque sorte, le moyen de contourner
l’establishment lorsque celui-ci devient un peu trop indigeste
ou trop déséquilibré à leur goût.
L.H
: Pensez-vous que les artistes doivent lutter contre les inévitables
changements que sont l’Internet et le téléchargement
digital ?
J.T
: (Pause)Voici ce que j’en pense : je n’ai
jamais su dépendre des ventes de disques pour me soutenir
financièrement, pour la raison principale que j’ai
pris quelques mauvaises décisions dans le début de
ma carrière et, en fait, je ne perçois pas beaucoup
de royalties sur mes disques. J’ai vendu beaucoup de disques,
mais la moyenne de mes royalties pour ces 25 ou 30 millions d’albums
a été étonnamment bas. Je n’ai vraiment
personne à blâmer pour cela, à part moi-même.
Et donc, la sortie de mes disques n’a toujours été
dans mon esprit qu’un moyen de présenter mes compositions
aux public. Et je souscris entièrement au point de vue des
Grateful Dead sur les enregistrements pirates. Ils encouragent les
gens à les pirater parce qu’ils veulent que leur musique
soient entendue. Et je pense que c’est ce que les compagnies
de disques ont a offrir de mieux – un moyen que tes morceaux
puissent être entendus. Alors, si tu peux gagner ta vie en
concert et la gagner assez bien pour te garder sain de corps et
d’esprit, alors très bien, ainsi soit-il. La seule
chose qui coince, la raison qui me fait être content que des
gens essaient de se lever pour essayer de contrôler cette
histoire, ce n’est pas que je refuse que les gens aient libre
accès à la musique. Je pense seulement qu’il
ne faudrait pas que d’autres personnes ramassent le paquet
avec… se fassent une petite fortune sans donner aux artistes
qui ont généré cette musique la part du lion.
J’ai le sentiment que ce sont les maisons de disques qui essaient
de combattre le téléchargement gratuit. Ce que les
artistes essaient de faire, c’est d’empêcher les
maisons de disques ou tout autre commerce puissant d’essayer
à coup de procès de se faire encore plus d’argent
en intérêt. En d’autres mots, il y a une tendance,
je crois, chez les maisons de disques, à vouloir simplement
continuer à être payé comme elles l’étaient
par le passé, mais avec encore plus d’avantages qu’avant.
Je sais, par exemple, que les royalties que je perçois aujourd’hui,
sont les royalties typiques pour un disque. Mais c’est un
dixième du prix de vente du disque. Lorsque je parle de ça
à quelqu’un comme Buffett ou ma fille, ils disent que
la part qui va à la maison de disque n’est pas équitable,
qu’elle n’est pas juste. Et les compagnies de disque
ont, bien sûr, une toute autre opinion – elles disent
qu’il leur faut supporter tout un tas de choses qui montent
et descendent très vite, et donc qu’il leur faut être
capable de… Je crois que ce que je veux dire par là
c’est que, si on se fait beaucoup d’argent sur un artiste,
celui-ci doit pouvoir en recevoir une large part.
Pour ce qui est des téléchargements gratuit, je pense
que c’est une bonne chose.
L.H
: Vous venez de remporter le Grammy de la meilleure interprétation
masculine pour « Don’t Let me Be Lonely Tonight »
sur l’album de Michael Brecker A quoi ressemblait la version
originale de la chanson, lorsque vous l’avez enregistrée
trente ans auparavant ?
J.T
: Je suppose que c’était la chanson la plus
réussie sur « One Man Dog » et elle était
très sentimentale. Pour moi, c’est une chanson légèrement
plus sophistiquée que d’habitude à cause simplement
du contexte lyrique. Michael Brecker jouait déjà dessus,
et rejouer sur sa reprise était comme un juste retour des
choses.
L.H
: Votre dernière album, "Hourglass", a remporté
un Grammy en 1998. A quoi ressemblait l’enregistrement de
cet album ?
J.T
: Cela faisait longtemps que je n’avait pas enregistré
– j’avais réalisé un album live qui avait
remplacé la sortie d’un album studio. Ce qui fait qu’il
y a eu plus de cinq années entre le précédent
album – New Moon Shine - et Hourglass. J’étais
donc prêt. J’avais tout le matériel, nous étions
tous excités et nous l’avons enregistré sur
l’île de Martha’s Vineyard avec la première
génération accessible d’un matériel home-studio.
Franck Filipetti a produit et enregistré l’album. Il
a bien voulu prendre le risque de louer ce nouveau matériel
(Yamaha O2R), d’apprendre le mode d’emploi et de nous
enregistrer avec… et cela a vraiment été payant
pour nous. Nous l’avons réalisé très
rapidement. Les morceaux de l’album possèdent un haut
degré de réalisation. Vous savez, lorsqu’on
réalise un album, on se demande toujours si on va se rapprocher
du résultat idéal auquel on aspirait pour chaque morceau.
A quel niveau serons-nous capable de réaliser le potentiel
de chaque morceau. Et souvent on tombe court. Sur Hourglass nous
nous sommes vraiment rapprochés de la réalisation
idéale des morceaux.
L.H
: Qu’en est-il de l’album sur lequel vous travaillez
actuellement ?
J.T
: Je pense que c’est une superbe fournée de
chansons. Vous savez, lorsque vous êtes à ce stade
d’un album et que vous avez vécu avec d’une manière
tellement intense et tellement proche pendant une période
de temps, vous avez, un jour, la sensation que toute l’entreprise
est vaine et en carton-pâte. Et le jour suivant vous avez
l’impression que c’est la meilleure chose que vous ayez
jamais réalisée. Mais avec ce projet, mon excitation
a été constante et je suis vraiment impatient de le
sortir. Je veux vraiment le finir et le distribuer.
L.H
: Et quelle sera la suite pour vous, James ?
J.T
: Eh bien vous savez, ça a été pour
moi une période très chargée. J’ai deux
jumeaux en bas âge, c’est un délice et une chose
très absorbante (il sourit). J’ai deux enfants adultes
qui sont au début de leurs propres carrières musicales,
et je suis très intéressé par… je ne
voudrai pas me mêler de leurs affaires, mais… (il sourit)
Les choses se passent très bien pour moi aujourd’hui,
et je n’aurais jamais pensé en 1968 que je ferai encore
de la musique aujourd’hui de manière aussi active.
Mais je pense que je continuerai encore un peu, aussi longtemps
que les gens seront intéressés et voudront bien se
déplacer pour venir me voir. J’ai quelques projets
que je voudrais mener à termes : J’aimerais faire un
album de reprises, avec des chansons que j’ai interprétées
pendant des années, et qui sont, pour ainsi dire, en «stand
by » et prêtes à partir. J’ai fait ces
« concerts avec orchestre » et j’aimerai enregistrer
quelques uns des morceaux. Et j’aime vraiment l’idée
de réaliser des albums personnels, à la maison. J’aimerais
en enregistrer un sitôt que ma femme, Caroline, et moi aurons
trouvé un endroit stable où nous poser. Et j’aimerais
faire un autre album studio.
L.H
: On dirait que vous allez vraiment bien
J.T
: J’ai la sensation d’avoir vraiment les deux
jambes sous moi et cela me rend très enthousiaste. Comme
les choses qui mijotent, vous savez…Je sais que les gens ont
en général, un sentiment très inquiet sur le
monde et les changements qui ont eu lieu récemment, et ce
que cela signifie pour chacun de nous. Mais il faut dire que nous
avons été une génération très
privilégiée ; nous avons eu les choses vraiment facilement
et systématiquement de mieux en mieux. Il y a d’autres
parties du monde où la détresse est une chose beaucoup
plus quotidienne et persistante que chez nous. Et dans les époques
passées il y a toujours eu des défis à relever
pour chaque génération. Des défis vraiment
majeurs. Et celui-ci pourrait bien être le nôtre. Je
pense que les gens doivent se montrer brave, avoir du courage et
les nerfs à toute épreuve. Il doivent se dire que
la vie n’est pas une garantie, on ne la gagne pas sans effort.
Il vous faut affronter les épreuves et être brave.
Et donc, je me sens bien aussi par rapport à ça. Je
me sens bien à propos de tout.
(Performing
Songwriter – Volume 9 - Numéro 6 - Mai 2002)
Traduction : Samuel Légitimus
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