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CÉLÉBRANT UN AUTRE JOUR : Performing Songwriter - Volume 9 - Numéro 6 - Mai 2002
    Interview de Lydia Huchinson - traduction : Samuel Légitimus

 

 

 

Une rare interview avec le singer-songwriter légendaire sur la constance de sa musique et sur son nouvel album.

Lydia Huchinson : Appréciez-vous toujours autant le processus d’écriture ?

James Taylor : Eh bien je l’apprécie certainement quand celui-ci fonctionne. Bien que certaines de ses phases soient effrayantes, d’une manière générale, oui je l’apprécie toujours autant.

L.H : Avez-vous récemment découvert quelque chose de nouveau sur l’écriture ?

J.T : Certaines choses que je savais déjà m’ont été confirmées : il vous faut défendre les heures creuses. L’inspiration pour une chanson peut surgir au milieu de n’importe quel genre d’activités, mais pour vraiment en faire quelque chose, il vous faut avoir un endroit dans lequel vous réfugier et attendre. C’est la nature même de l’écriture de paroles.

L.H : Avez-vous vous-même ce genre d’endroit ?

J.T : Oui. J’ai toujours eu un endroit comme ça, j’ai toujours réussi à m’en trouver un. Aujourd’hui, celui-ci se trouve à une borne de chez moi. Je peux y aller à pied quand je le désire. C’est un simple studio dans lequel je travaille.

L.H : Vous souvenez-vous d’une période ou vous vous êtes senti bloqué, où vous n’aviez pas de plaisir à écrire ?

J.T : Oh, oui, bien sûr , il m’est arrivé très souvent de me sentir bloqué. Mais, en revanche, je n’ai jamais arrêté d’avoir des idées, que celles-ci soient lyriques ou musicales. Et donc la chose à faire, dans ces cas-là, est de revisiter vos notes. Prenez des notes et retournez-y, redémarrez d’où vous étiez avec une idée de paroles, un passage musical ou n’importe quoi d’autres.

L.H :Vous avez déclaré dans le passé « soit la musique me touche, soit elle ne me touche pas » Y a t-il quelque chose qui vous ait touché récemment?

J.T : (pause) Lorsque j’étais en tournée, je suis allé voir Michael Brecker, Herbie Hancock et Roy Hargrove à l’UCLA, et ce fut la soirée de musique la plus passionnante à laquelle j’ai assisté depuis très longtemps. Ça m’a vraiment mis en feu. Ce concert, et aussi un morceau que John Williams a composé en l’honneur du chef d’orchestre Seiji Ozawa, et que l’orchestre symphonique de Boston a interprété le printemps dernier – un morceau intitulé « for Seiji ! ». Il dure 11 minutes et c’était vraiment passionnant de l’entendre. C’était spectaculaire.

L.H : Lorsque vous composez, les chansons ont-elles tendance à vous contrôler ?

J.T : C’est le processus, en effet. Je n’ai que très peu de contrôle sur ce que j’écris. Je ne le contrôle pas beaucoup.

L.H :Y a t-il un exemple récent de chansons qu’il vous a fallu suivre sans vraiment savoir où celle-ci vous conduisait ?

J.T : (pause) Il y a, sur le nouvel album, une chanson appelée : « Baby Buffalo » et je ne sais pas vraiment de quoi elle parle. Il y a des chansons sur les deux derniers albums qui proviennent d’une sorte de … C’est plutôt mystérieux l’endroit d’où elles proviennent. Ce sont - dans la sensation générale qu’elle procure - des genres de Spirituals à la forme assez vague. Et je pense que cette dernière chanson en est un. J’ai récemment essayé d’analyser d’où elle a pu surgir et cela reste un mystère pour moi. Cela doit avoir à faire avec le décès de mon frère Alex, ou avec celui de Don Grolnick, ou bien avec celui d’une ancienne petite amie à moi, Margaret Corey qui a récemment disparu. A moins que ce ne soit le décès de mon père… On dirait qu’elle parle de tout cela à la fois. C’est un morceau du genre mélancolique. Il n’y en a pas beaucoup sur ce disque. Je pense que ça parle de tout ça. C’est un de ces morceaux avec lequel il me faudra vivre quelque temps avant de savoir de quoi il parle.

L.H : Votre style d’écriture a toujours été incroyablement personnel. Comment abordez-vous une chanson, comme « Fire and Rain » qui est personnelle pour la rendre universelle ?

J.T : Eh bien, je commencerai par redire que je ne contrôle pas ces choses. Elles sont autant de surprises pour moi que pour n’importe qui d’autre. L’idée qu’elles sont personnelles et, sinon universelles, du moins accessibles et parfois utiles pour un grand nombre de gens – je pense qu’on peut probablement dire cela pour toute forme d’art. Je pense que les gens ont une expérience personnelle qu’ils extériorisent alors d’une certaine manière, et le résultat satisfait également le besoin que ressent l’auditeur de faire ressortir son processus intérieur à lui. La manière dont je décris généralement la chose, c’est qu’elle trace un chemin qui vous est utile… qui vous emmène quelque part et satisfait un but, et d’autres personnes, en l’écoutant, peuvent également emprunter ce même chemin. Je ressens cela à chaque fois que je vois une peinture qui ouvre une porte pour moi, ou une sculpture, ou n’importe quelle genre d’œuvre créative que je peux utiliser pour alimenter mon propre processus personnel.

L.H : En quoi votre processus d’écriture diffère t-il de celui du début de votre carrière ? L’environnement des années 70 facilitait-il l’écriture ?

J.T : A l’époque, c’était plus urgent et plus irrésistible. Aujourd’hui, c’est en quelque sorte, quelque chose qu’on attend de moi. J’ai le sentiment que les gens écoutent et attendent – d’une manière ou d’une autre – que je me casse la figure. Cela change la saveur de l’affaire. Je sais que ce genre d’éclair d’inspiration qui se produisait à mes débuts… même s’il produit encore, est souvent parasité par tout un tas d’autres choses qui réclament mon temps. J’ai l’impression qu’à l’époque, je possédais beaucoup plus d’heures inoccupées, et comme je vous le disais, il me faut défendre ces heures pour que l’inspiration puisse jaillir. Sur mes deux premiers albums, les chansons sortaient automatiquement. Il me faut aujourd’hui aller les chercher et pour ainsi dire, les persuader de sortir. Mais c’est une différence mineure entre hier et aujourd’hui. C’est fondamentalement le même processus. Je pense qu’il existe peut-être ici un compromis. Peut-être y avait-il au début plus d’électricité dans le processus inspirateur. Et une fois que vous êtes dedans, une fois que vous êtes habitué à pratiquer votre art professionnellement, cela relève plus de la méthode. Cela devient plus prémédité, plus cérébral. Mais la plupart du temps, cela reste une surprise. Il n’existe pas de plus géniale sensation que lorsque vous vous connectez, et que quelques chose se met en place et sort d’une manière satisfaisante.

L.H : Comment faites-vous ,après avoir interprété les mêmes morceaux pendant 30 ans, pour rester encore motivé en concert ?

J.T : Eh bien, il y a deux occasions pour lesquelles je joue aujourd’hui, en dehors des enregistrements studios : lorsque je répète et lorsque je joue en face d’un public. Répéter est toujours quelque chose d’agréable pour moi. Répéter c’est encore faire de la musique. J’aime aller aux répétitions et j’aime en passer par là. Lorsqu’on joue face à un public, la motivation vient en grande partie du public. La conscience qu’il vous faut l’affronter ; qu’ils se sont déplacés pour vous entendre jouer; Pour une raison que j’ignore, je suis intéressé soit de leur plaire, soit d’étudier leur réaction sur tel morceau. Je suis très motivé quand j’entends leurs réactions.. je ne sais pas pourquoi, mais c’est toujours le cas. Je sais que certains artistes en sont blasés, peut-être cela ne les intéresse plus de plaire aux gens ou de recevoir le genre de feedback, de gratification ou de validation que vous offre une audience. Mais pour moi c’est toujours extrêmement fascinant et déterminant… Je prends cela très au sérieux… Il vous faut faire deux choses à la fois, et les deux choses sont contradictoires: d’abord, il vous faut assumer la responsabilité de faire se déplacer 20 000 personnes, et il vous faut jouer pour eux. C’est une chose à prendre très au sérieux. Et dans le même temps, il ne faut pas vous prendre trop au sérieux, en dépit du fait que tout est centré sur vous et sur votre performance.
Et donc, c’est un genre de démarche très intéressant. Je n’ai pas encore bien découvert la raison pour laquelle je désire tant le faire. Pourquoi est-ce si important pour moi. Il y a des aspect là-dedans où vous vous sentez impliqué dans un processus commun à chaque personne de la salle, du théâtre ou du club… la sensation que chacun est en train de faire la même chose – on éprouve une sorte d’expérience parallèle. C’est une partie de l’expérience du jeu en public. Une autre partie c’est que c’est centré sur vous. C’est une combinaison du fait d’être à l’intérieur de soi tout en étant à l’extérieur… Je ne sais pas… Je ne vous suis pas d’une très grande aide, ici. Mais quoiqu’il en soit l’expérience se poursuit.

L.H : Est-ce que le fait de limiter votre temps de tournée vous aide ?

J.T : Je remarque que lorsque je tourne trop longtemps et si je fais trop de concerts en une fois, je commence à m’éteindre. Donc, la façon dont je procède aujourd’hui pour une tournée est que je tourne deux semaines environ et, ensuite, je fais une pause Je fais ça peut-être pendant deux mois et, ensuite, je prends un bon mois de repos. Ça augmente vos frais généraux et ça n’est pas très rentable économiquement, mais un des avantages de ce régime est que vous pouvez vous permettre de faire moins d’argent en concert, et vraiment apprécier d’en faire tout en faisant un meilleur boulot. Je me suis amélioré avec le temps.

L.H : Et que ressentez-vous à devoir être sur scène à chanter « Fire and Rain » soir après soir ?

J.T : Eh bien le concert est établit de telle sorte qu’il y a deux parties qui ont chacune leur forme très définie. Nous y travaillons avec un soin extrême, un mois avant de partir en tournée : mettre chaque partie en ordre afin que celles-ci fonctionnent bien. Cela ressemble beaucoup plus à un Show de Broadway ou à une revue qui aurait une forme très structurée. Cela peut bouger d’un soir à l’autre selon la nature du public, mais dans l’ensemble le set reste fixe. Nous substituons un morceau à un autre si nous sommes fatigués d’un morceau ou au contraire excité par l’idée d’en exécuter un nouveau.
Alors, pour répondre à votre question qu’est-ce que je ressens de devoir jouer le même morceau soir après soir, eh bien nous jouons toutes ces chansons soir après soir. Vous pourriez pareillement demander à un acteur ce que cela lui fait de jouer le même rôle soir après soir, ou en l’occurrence, demander à un chauffeur de bus ce que cela lui fait de parcourir le même trajet jour après jour. Il y a des choses qui sont répétitives, et il y a des variations. On trouve un confort dans la routine et il y a de l’excitation dans les petites variations. Vous recevez beaucoup d’énergie avec une chanson comme Fire and Rain, You’ve Got a Friend ou Carolina in my Mind , ou d’autres chansons que nous aimons jouer en concert… Le fait que le public aime entendre ces morceaux fournissent beaucoup de la motivation pour les jouer. Vous pouvez ressentir leur réponses à celles-ci.

L.H: D’après vous, quelle est la raison de cette réponse émotionnelle à la musique ?

J.T : Je ne voudrais pas paraître trop cosmique dans ma réponse, mais je pense que la musique est une expérience spirituelle. Je pense qu’elle nous permet d’échapper à une sorte d’isolation de la conscience humaine, ce que je considère comme étant la conscience individuée. Vous savez, ce genre d’esprit que nous avons bien développé pour nous, mais qui nous bloque également et, d’une certaine mesure, nous isole. Parfois, il nous est vraiment nécessaire de le semer pour réaliser qu’il n’est pas tout, qu’il constitue, certes, une sorte de vison du monde constructive et utile, mais que c’est un endroit austère et isolé. Il y a vraiment un contexte d’où nous sommes tous issus et qui nous a produit - en d’autres termes, sur lequel nous n’avons aucun contrôle, que nous n’avons pas créé – et dans lequel nous pouvons retomber pour réaliser que nous faisons partie d’une chose plus large. Et cela nous procure un énorme soulagement.
En particulier, parce que nous sommes humain et que nous avons ce type de conscience.
Alors il y a plusieurs manières de semer cette conscience individuée. Vous pouvez employer des substances chimiques, vous pouvez le faire en vous mettant dans une sorte d’état de transe, une grande fatigue physique ou une grande joie, vous pouvez le faire avec d’autres pratiques spirituelles… vous pouvez le faire avec plein de moyens différents. Mais pour moi, c’est la musique. La musique est vraie. Une octave est une réalité mathématique. De même le 5ème d’une note. Ou l’accord en 7ème majeur. J’ai le sentiment que ces choses ont un signification émotionnelle pour nous, pas seulement parce qu’on nous appris que le son du 7ème majeur est chaleureux et moelleux et qu’un diminué est du genre menaçant et sombre, mais parce qu’ils ont vraiment cette signification. C’est presque comme si c’était un langage indépendant de notre choix. C’est une vérité. Les lois de physique s’appliquent à la musique, et la musique suit ces lois. Cela nous place hors de cette positon humaine subjective et dogmatique et nous plonge dans le plan cosmique comme ça. (il claque des doigts)

L.H : Après le 11 Septembre êtes-vous rentré chez vous pour écrire quelque chose pour vous aider à traverser cette épreuve ?

J.T : Non, je ne l’ai pas fait. J’étais déjà chez moi à l’époque, mais nous sommes repartis sur la route et avons continué notre tournée… Nous avions un concert le 15. Ce drame a changé les choses. Il a rendu tout plus profond, vous savez. Tout paraissait être moins un phénomène en surface et plus quelque chose d’enraciné. Certains airs résonnaient plus profondément avec le public.

L.H : Une de vos compositions a t-elle plus résonné en vous ?

J.T : Non. La plupart du temps, je ressentais ce que ressentait le public, et des chansons comme Shed a Little Light qui est en quelque sorte un hymne à la fraternité entre les hommes et les femmes a pris des proportions démesurées. Et quand nous sentons le public réagir, c’est gratifiant.

L.H : Pensez-vous qu’il soit possible pour quelqu’un qui percerait aujourd’hui d’avoir une carrière de 30 ans dans l’industrie musicale ?

J.T : Bien sûr. Je pense que le truc est de ne pas identifier cela à une carrière dans l’industrie, mais plutôt de penser cela comme une existence dans la musique. Se concentrer sur la musique et non sur le commerce est je crois, un conseil avisé, parce que je pense que la musique est une chose meilleure à faire que le commerce. Je veux dire, c’est mon opinion… d’autres personnes pourraient ne pas être d’accord, mais je suis heureux de pouvoir penser faire de la musique. Pour quelle raison voudrais-je changer mon point de vue pour considérer la musique plus comme un commerce que comme un art ?

L.H : Il semblerait que les années 70 aient été des année enchantées pour la plupart d’entre vous, la manière dont les maisons de disques étaient dirigées par des musiciens, la camaraderie qu’il y avait entre vous… plus de magie et de pureté.

J.T : Eh bien, je pense qu’elles étaient plus directes et plus innocentes. Et j’ai le sentiment que les gens qui travaillaient dans les compagnies de disques, qui les dirigeaient et qui faisaient la promotion des concerts, avaient le luxe et l’opportunité d’être plus directement impliqués… ils n’avaient pas à se sentir aussi concernés au sujet de… c’est devenu plus sérieux pour ceux qui sont à ces postes aujourd’hui. Je crois que c’est parce que le modèle de commerce a mûri ou quelque chose comme ça, que les compagnies plus petites se sont fait racheter par les plus grosses, et qu’il n’existe pas d’alternatives marginales. On vous encourage de plus en plus à considérer l’industrie musicale comme un commerce sérieux, grave, pour adulte, et sujet aux mêmes genres de pressions et de priorités que les autres commerce « sérieux ».

L.H : J’ai lu comment Paul McCartney vous a retourné votre contrat après que votre premier album soit sorti sur le label Apple, et je pensais combien c’était différent des relations entre les artistes et leur maisons de disques aujourd’hui.

JT et Paul McCartney

J.T : (pause) Apple était une maison de disque fantastique avec laquelle signer. Brian Epstein venait de mourir, les Beatles dirigeaient eux-mêmes… c’était trop beau pour durer. Je suis sûr que la maison de disque perdait de l’argent à profusion et il était impossible pour eux de poursuivre le commerce. Mais pendant une période, à peu près huit mois - avant que Allen Klein entre en scène - c’était vraiment le paradis, c’était fantastique. Je parlais l’autre jour avec Jimmy Buffett, qui possède la compagnie de disque Mailboat Records. Il l’a créé parce que ça l’amuse ; Il est dans la musique, il aime la musique, il est intéressé par son développement tout comme les gens qui lançaient des compagnies de disques dans le début des années soixante. Ma fille Sally possède sa propre compagnie de disques et elle a lancé son propre site Web, c’est une sorte de bureau central pour que les artistes puissent communiquer les uns avec les autres pour les plans de tournées et les moyens de se faire publier et enregistrer. Il y a toujours une génération de personnes qui trouve, en quelque sorte, le moyen de contourner l’establishment lorsque celui-ci devient un peu trop indigeste ou trop déséquilibré à leur goût.

L.H : Pensez-vous que les artistes doivent lutter contre les inévitables changements que sont l’Internet et le téléchargement digital ?

J.T : (Pause)Voici ce que j’en pense : je n’ai jamais su dépendre des ventes de disques pour me soutenir financièrement, pour la raison principale que j’ai pris quelques mauvaises décisions dans le début de ma carrière et, en fait, je ne perçois pas beaucoup de royalties sur mes disques. J’ai vendu beaucoup de disques, mais la moyenne de mes royalties pour ces 25 ou 30 millions d’albums a été étonnamment bas. Je n’ai vraiment personne à blâmer pour cela, à part moi-même. Et donc, la sortie de mes disques n’a toujours été dans mon esprit qu’un moyen de présenter mes compositions aux public. Et je souscris entièrement au point de vue des Grateful Dead sur les enregistrements pirates. Ils encouragent les gens à les pirater parce qu’ils veulent que leur musique soient entendue. Et je pense que c’est ce que les compagnies de disques ont a offrir de mieux – un moyen que tes morceaux puissent être entendus. Alors, si tu peux gagner ta vie en concert et la gagner assez bien pour te garder sain de corps et d’esprit, alors très bien, ainsi soit-il. La seule chose qui coince, la raison qui me fait être content que des gens essaient de se lever pour essayer de contrôler cette histoire, ce n’est pas que je refuse que les gens aient libre accès à la musique. Je pense seulement qu’il ne faudrait pas que d’autres personnes ramassent le paquet avec… se fassent une petite fortune sans donner aux artistes qui ont généré cette musique la part du lion. J’ai le sentiment que ce sont les maisons de disques qui essaient de combattre le téléchargement gratuit. Ce que les artistes essaient de faire, c’est d’empêcher les maisons de disques ou tout autre commerce puissant d’essayer à coup de procès de se faire encore plus d’argent en intérêt. En d’autres mots, il y a une tendance, je crois, chez les maisons de disques, à vouloir simplement continuer à être payé comme elles l’étaient par le passé, mais avec encore plus d’avantages qu’avant. Je sais, par exemple, que les royalties que je perçois aujourd’hui, sont les royalties typiques pour un disque. Mais c’est un dixième du prix de vente du disque. Lorsque je parle de ça à quelqu’un comme Buffett ou ma fille, ils disent que la part qui va à la maison de disque n’est pas équitable, qu’elle n’est pas juste. Et les compagnies de disque ont, bien sûr, une toute autre opinion – elles disent qu’il leur faut supporter tout un tas de choses qui montent et descendent très vite, et donc qu’il leur faut être capable de… Je crois que ce que je veux dire par là c’est que, si on se fait beaucoup d’argent sur un artiste, celui-ci doit pouvoir en recevoir une large part.
Pour ce qui est des téléchargements gratuit, je pense que c’est une bonne chose.

L.H : Vous venez de remporter le Grammy de la meilleure interprétation masculine pour « Don’t Let me Be Lonely Tonight » sur l’album de Michael Brecker A quoi ressemblait la version originale de la chanson, lorsque vous l’avez enregistrée trente ans auparavant ?

J.T : Je suppose que c’était la chanson la plus réussie sur « One Man Dog » et elle était très sentimentale. Pour moi, c’est une chanson légèrement plus sophistiquée que d’habitude à cause simplement du contexte lyrique. Michael Brecker jouait déjà dessus, et rejouer sur sa reprise était comme un juste retour des choses.

L.H : Votre dernière album, "Hourglass", a remporté un Grammy en 1998. A quoi ressemblait l’enregistrement de cet album ?

J.T : Cela faisait longtemps que je n’avait pas enregistré – j’avais réalisé un album live qui avait remplacé la sortie d’un album studio. Ce qui fait qu’il y a eu plus de cinq années entre le précédent album – New Moon Shine - et Hourglass. J’étais donc prêt. J’avais tout le matériel, nous étions tous excités et nous l’avons enregistré sur l’île de Martha’s Vineyard avec la première génération accessible d’un matériel home-studio. Franck Filipetti a produit et enregistré l’album. Il a bien voulu prendre le risque de louer ce nouveau matériel (Yamaha O2R), d’apprendre le mode d’emploi et de nous enregistrer avec… et cela a vraiment été payant pour nous. Nous l’avons réalisé très rapidement. Les morceaux de l’album possèdent un haut degré de réalisation. Vous savez, lorsqu’on réalise un album, on se demande toujours si on va se rapprocher du résultat idéal auquel on aspirait pour chaque morceau. A quel niveau serons-nous capable de réaliser le potentiel de chaque morceau. Et souvent on tombe court. Sur Hourglass nous nous sommes vraiment rapprochés de la réalisation idéale des morceaux.

L.H : Qu’en est-il de l’album sur lequel vous travaillez actuellement ?

J.T : Je pense que c’est une superbe fournée de chansons. Vous savez, lorsque vous êtes à ce stade d’un album et que vous avez vécu avec d’une manière tellement intense et tellement proche pendant une période de temps, vous avez, un jour, la sensation que toute l’entreprise est vaine et en carton-pâte. Et le jour suivant vous avez l’impression que c’est la meilleure chose que vous ayez jamais réalisée. Mais avec ce projet, mon excitation a été constante et je suis vraiment impatient de le sortir. Je veux vraiment le finir et le distribuer.

L.H : Et quelle sera la suite pour vous, James ?

J.T : Eh bien vous savez, ça a été pour moi une période très chargée. J’ai deux jumeaux en bas âge, c’est un délice et une chose très absorbante (il sourit). J’ai deux enfants adultes qui sont au début de leurs propres carrières musicales, et je suis très intéressé par… je ne voudrai pas me mêler de leurs affaires, mais… (il sourit) Les choses se passent très bien pour moi aujourd’hui, et je n’aurais jamais pensé en 1968 que je ferai encore de la musique aujourd’hui de manière aussi active. Mais je pense que je continuerai encore un peu, aussi longtemps que les gens seront intéressés et voudront bien se déplacer pour venir me voir. J’ai quelques projets que je voudrais mener à termes : J’aimerais faire un album de reprises, avec des chansons que j’ai interprétées pendant des années, et qui sont, pour ainsi dire, en «stand by » et prêtes à partir. J’ai fait ces « concerts avec orchestre » et j’aimerai enregistrer quelques uns des morceaux. Et j’aime vraiment l’idée de réaliser des albums personnels, à la maison. J’aimerais en enregistrer un sitôt que ma femme, Caroline, et moi aurons trouvé un endroit stable où nous poser. Et j’aimerais faire un autre album studio.

L.H : On dirait que vous allez vraiment bien

J.T : J’ai la sensation d’avoir vraiment les deux jambes sous moi et cela me rend très enthousiaste. Comme les choses qui mijotent, vous savez…Je sais que les gens ont en général, un sentiment très inquiet sur le monde et les changements qui ont eu lieu récemment, et ce que cela signifie pour chacun de nous. Mais il faut dire que nous avons été une génération très privilégiée ; nous avons eu les choses vraiment facilement et systématiquement de mieux en mieux. Il y a d’autres parties du monde où la détresse est une chose beaucoup plus quotidienne et persistante que chez nous. Et dans les époques passées il y a toujours eu des défis à relever pour chaque génération. Des défis vraiment majeurs. Et celui-ci pourrait bien être le nôtre. Je pense que les gens doivent se montrer brave, avoir du courage et les nerfs à toute épreuve. Il doivent se dire que la vie n’est pas une garantie, on ne la gagne pas sans effort. Il vous faut affronter les épreuves et être brave. Et donc, je me sens bien aussi par rapport à ça. Je me sens bien à propos de tout.

(Performing Songwriter – Volume 9 - Numéro 6 - Mai 2002)
Traduction : Samuel Légitimus


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