Articles et Interviews


SWEET JAMES
 

Après dix ans d'absence, James Taylor, le prophète efflanqué des années californiennes découvert par les Beatles à Londres, ex-driver de Monte Hellman, et ancien mentor de Carly Simon fait escale en France au détour d'une tournée européenne. Parenthèse triomphale à Amsterdam.

Amsterdam, envoyé spécial

 

Avec son ami David Crosby (auprès duquel - et du reste de la clique - il enregistra un bien décevant Gorilla en 75), James Taylor est le seul baba-spleen notoire à bénéficier de quelques indulgences de la part des rockers intégristes.

Première raison (en quatre lettres) : D.O.P.E. Plus proche de Sister Shooteuse que de Cérémonie macramé à Big Sur, ce qui pour un natif de Boston, Massachusetts (rappelons-le, aujourd'hui encore Puritan City possède la seule équipe de basket professionnel à compter plus de trois blancs dans son cinq de base) ne manque pas de symbolisme, Taylor n'a jamais fait mystère de ses démêlés à rallonge avec l'héroïne qui lui valurent, outre un certain nombre de séjours plus ou moins longs dans divers hôpitaux psychiatrique, un superbe titre sur Sweet Baby James, son deuxième album (le premier pour Warner) : Fire And Rain.

Deuxième raison : l'hérédité. Curieusement, ce sont en effet les Beatles, et plus précisément George Harrison, qui vont découvrir l'ancien chanteur de The Flying Machine (son premier groupe, avec déjà, Danny Kortchmar - le futur auteur de Machine Gun Kelly. - dissout en 67), en exil à Londres, et le signer immédiatement sur leur label Apple. Juste après un étrange quartet aux tendances névrotiques prononcées (deux pendus en sursis) : Badfinger.

Troisième raison : le mythe. En 72, James Taylor, avec deux autres frappés diplômés : Dennis Wilson, batteur des Beach Boys ; formation de défoncés west-coatiens mystico-reaganienne, ami personnel de Charles Manson (qui écrira les paroles du Never Learn Not To Love de l'album Sunflower), le seul véritable surfer du lot qui, tous centres de gravité confondus par suite d'un violent abus d'alcool, allait pourtant se noyer spectaculairement, au début des années 80, et Warren Oates, l'archétype même du second rôle à la Peckinpah ( à tel point que celui-ci lui offrira la vedette de l'explosif Bring Me The Head Of Alfredo Garcia - avec Kris Kristofferson en hell's angel foireux - peu de temps après que John Millius - celui de Conan The Barbarian - en eut fait le héros de Dillinger, film fauché mais efficace, aux côtés de Michelle Phillips, ex-Mamas and Papas), dans le Two Lane Blacktop (en v.f Macadam à Deux Voies) de Monte Hellman, inoubliable réalisateur de The Shooting (avec Oates justement, et Nicholson en tueur caractériel), et de Ride In The Whirlwind (avec Cameron Mitchell), illustration du mythe de Sisyphe à la sauce californienne, l'un des sommets du pessimisme cinématographique, post-cassavaetesque mais pré-wendersien, doublé d'un bide commercial proprement phénoménal. Film-échec : film-culte.

Quatrième raison (accessoire): le mariage avec Carly Simon. Une vieille (elle a trois ans de plus que lui) héritière des éditions Simon & Schuster, qui va transformer le grand chevelu en caramel intégral. Jusqu'au divorce fatal de 81 (" la plus dure année de ma vie " dixit l'époux vesté). Cruel. Mais excellent, question popularité. Dans le rock, les losers ont toujours une bonne presse.

Après une première tournée (dite de l'oubli) en septembre 81, qui s'est déroulée sous les meilleurs auspices, et un dernier album, That's Why I'm Here, qui sans atteindre le niveau qualitatif des Sweet Baby James, Mud Slide Slim et autre Walking Man, témoigne d'un solide coup de barre par rapport aux deux précédents (Dad Loves His Work - 81, et Flag - 79) le créateur de Blossom a donc entamé cette inévitable excursion européenne qui, via Amsterdam et la Grande Bretagne, le conduit demain soir à paris et vendredi au Théâtre de Verdure de Nice.

EN PLEINE LUNE DE MIEL

A Baba-City, presque vingt ans après l'apogée clochette-garnie, James Taylor demeure une institution. Et le théâtre Carré, une manière de Mogador en modèle réduit, affiche obstinément complet . chevelure sacrifiée, mais regard love and peace : une majorité d'anciens commandos spéciaux du power flower, qui accueille par une digne ovation l'entrée de son héros solo. Chemise blanche toute simple et pantalon vert (l'homme n'est décidément pas superstitieux), coupe Elton John (avant les implants) et le visage marqué, regard pétillant et masque serein (nous apprendrons par la suite qu'il est en pleine lune de miel), guitare " sèche " à la main. Entre Memphis Tennessee et le Gérant agité du motel de Psychose.

Set acoustique. Le procédé est invariablement le même. Accord - triomphe - chanson - triomphe - accord - triomphe - chanson - triomphe... Sweet Baby james. Country Road. Fire And Rain... l'essentiel de ses deux premiers albums Warner. Voix intacte et paisible entre le Salvador de Syracuse et le Don Mc Lean de Bronco Bill's Lament Cool-Coule.

Un petit coup de steel : Dan Dugmore, qui tient aussi la lead guitar ( un peu à la façon de feu Honeymoon-Scott), quelques harmonies strictement californiennes: Arnold McCuller (le Noir) et Rosemary Butler (La Blanche), tous deux sur le dernier album, et l'orchestre s'installe au grand complet : Bill Payne, ex-Santa Barbara, ex-Little Feat, aux claviers ; Carlos Vega, mercenaire des baguettes récemment appointé chez GRP ( le label Jazzy FM de Dave Grusin et Larry Rosen) à la batterie; Leland Sklar, l'inamo-vible, fils naturel de John Lennon (période Power To The People et du Maharishi (" ça fait quinze ans que je travaille avec ce mec là et je n'ai encore jamais vu son visage " dixit Taylor) à la basse.

TRIO A CAPPELLA

Blues (Steamroller), rythm and blues (Let Me Ride), standard (You've Got A Friend), repris en choeur par toute la salle (ici, on n'allume pas de briquet, sinon le voisin s'empresse de sortir son pétard, mais on chante) "exotisserie" (Only A Dream In Rio) saluant l'avènement de la " démocratie " au brésil, exercice en trio a cappella (Only One), ballade country-folk (Bartender Blues)… Les plus réticents se doivent de l'admettre à l'usure : en dépit d'à priori relativement légitime, on ne s'emmerde pas une seconde à un concert de James Taylor. Mieux, quand celui-ci se lance gauchement dans une version torride de Knock On Wood d'Eddie Floyd, hymne Stax des années soixante, négation absolue de la musique californienne traditionnelle, on en reste positivement baba. CQFD, en quelque sorte…


Serge Loupien


Envoyez nous un e-mail