Avec son
ami David Crosby (auprès duquel - et du reste de la clique - il enregistra un bien décevant Gorilla en 75), James Taylor est le seul baba-spleen notoire à bénéficier de quelques indulgences de la part des rockers intégristes.
Première raison
(en quatre lettres) : D.O.P.E. Plus proche de Sister Shooteuse
que de Cérémonie macramé à Big Sur,
ce qui pour un natif de Boston, Massachusetts (rappelons-le, aujourd'hui
encore Puritan City possède la seule équipe de basket
professionnel à compter plus de trois blancs dans son cinq
de base) ne manque pas de symbolisme, Taylor n'a jamais fait mystère
de ses démêlés à rallonge avec l'héroïne
qui lui valurent, outre un certain nombre de séjours plus
ou moins longs dans divers hôpitaux psychiatrique, un superbe
titre sur Sweet Baby James, son deuxième album (le premier
pour Warner) : Fire And Rain.
Deuxième raison
: l'hérédité. Curieusement, ce sont en effet
les Beatles, et plus précisément George Harrison,
qui vont découvrir l'ancien chanteur de The Flying Machine
(son premier groupe, avec déjà, Danny Kortchmar
- le futur auteur de Machine Gun Kelly. - dissout en 67), en exil
à Londres, et le signer immédiatement sur leur label
Apple. Juste après un étrange quartet
aux tendances névrotiques prononcées (deux pendus en
sursis) : Badfinger.
Troisième raison
: le mythe. En 72, James Taylor, avec deux autres frappés
diplômés : Dennis Wilson, batteur des Beach Boys
; formation de défoncés west-coatiens mystico-reaganienne,
ami personnel de Charles Manson (qui écrira les paroles
du Never Learn Not To Love de l'album Sunflower), le seul véritable
surfer du lot qui, tous centres de gravité confondus par
suite d'un violent abus d'alcool, allait pourtant se noyer spectaculairement,
au début des années 80, et Warren Oates, l'archétype
même du second rôle à la Peckinpah ( à
tel point que celui-ci lui offrira la vedette de l'explosif Bring
Me The Head Of Alfredo Garcia - avec Kris Kristofferson en hell's
angel foireux - peu de temps après que John Millius - celui
de Conan The Barbarian - en eut fait le héros de Dillinger,
film fauché mais efficace, aux côtés de Michelle
Phillips, ex-Mamas and Papas), dans le Two Lane Blacktop (en v.f
Macadam à Deux Voies) de Monte Hellman, inoubliable réalisateur
de The Shooting (avec Oates justement, et Nicholson en tueur caractériel),
et de Ride In The Whirlwind (avec Cameron Mitchell), illustration
du mythe de Sisyphe à la sauce californienne, l'un des
sommets du pessimisme cinématographique, post-cassavaetesque mais pré-wendersien, doublé d'un bide commercial
proprement phénoménal. Film-échec : film-culte.
Quatrième raison
(accessoire): le mariage avec Carly Simon. Une vieille (elle a
trois ans de plus que lui) héritière des éditions
Simon & Schuster, qui va transformer le grand chevelu en caramel
intégral. Jusqu'au divorce fatal de 81 (" la plus
dure année de ma vie " dixit l'époux vesté).
Cruel. Mais excellent, question popularité. Dans le rock,
les losers ont toujours une bonne presse.
Après une première
tournée (dite de l'oubli) en septembre 81, qui s'est déroulée
sous les meilleurs auspices, et un dernier album, That's Why I'm
Here, qui sans atteindre le niveau qualitatif des Sweet Baby James,
Mud Slide Slim et autre Walking Man, témoigne d'un solide
coup de barre par rapport aux deux précédents (Dad
Loves His Work - 81, et Flag - 79) le créateur de Blossom
a donc entamé cette inévitable excursion européenne
qui, via Amsterdam et la Grande Bretagne, le conduit demain soir
à paris et vendredi au Théâtre de Verdure
de Nice.
EN PLEINE LUNE
DE MIEL
A Baba-City, presque
vingt ans après l'apogée clochette-garnie, James
Taylor demeure une institution. Et le théâtre Carré,
une manière de Mogador en modèle réduit,
affiche obstinément complet . chevelure sacrifiée,
mais regard love and peace : une majorité d'anciens commandos
spéciaux du power flower, qui accueille par une digne ovation
l'entrée de son héros solo. Chemise blanche toute
simple et pantalon vert (l'homme n'est décidément
pas superstitieux), coupe Elton John (avant les implants) et le
visage marqué, regard pétillant et masque serein
(nous apprendrons par la suite qu'il est en pleine lune de miel),
guitare " sèche " à la main. Entre Memphis
Tennessee et le Gérant agité du motel de Psychose.
Set acoustique. Le
procédé est invariablement le même. Accord
- triomphe - chanson - triomphe - accord - triomphe - chanson
- triomphe... Sweet Baby james. Country Road. Fire And Rain...
l'essentiel de ses deux premiers albums Warner. Voix intacte et
paisible entre le Salvador de Syracuse et le Don Mc Lean de Bronco
Bill's Lament Cool-Coule.
Un petit coup de steel
: Dan Dugmore, qui tient aussi la lead guitar ( un peu à
la façon de feu Honeymoon-Scott), quelques harmonies strictement californiennes: Arnold McCuller (le Noir) et
Rosemary Butler (La Blanche), tous deux sur le dernier album,
et l'orchestre s'installe au grand complet : Bill Payne, ex-Santa
Barbara, ex-Little Feat, aux claviers ; Carlos Vega, mercenaire
des baguettes récemment appointé chez GRP ( le label
Jazzy FM de Dave Grusin et Larry Rosen) à la batterie;
Leland Sklar, l'inamo-vible, fils naturel de John Lennon (période
Power To The People et du Maharishi (" ça fait quinze
ans que je travaille avec ce mec là et je n'ai encore jamais
vu son visage " dixit Taylor) à la basse.
TRIO A CAPPELLA
Blues (Steamroller),
rythm and blues (Let Me Ride), standard (You've Got A Friend),
repris en choeur par toute la salle (ici, on n'allume pas de briquet,
sinon le voisin s'empresse de sortir son pétard, mais on
chante) "exotisserie" (Only A Dream In Rio) saluant
l'avènement de la " démocratie " au brésil,
exercice en trio a cappella (Only One), ballade country-folk (Bartender
Blues)
Les plus réticents se doivent de l'admettre
à l'usure : en dépit d'à priori relativement
légitime, on ne s'emmerde pas une seconde à un concert
de James Taylor. Mieux, quand celui-ci se lance gauchement dans
une version torride de Knock On Wood d'Eddie Floyd, hymne Stax
des années soixante, négation absolue de la musique
californienne traditionnelle, on en reste positivement baba. CQFD, en quelque sorte
Serge
Loupien