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JAMES TAYLOR, sereine nostalgie - (Libération, 20 Juin 1997)

Dans le drôle de texte de présentation qu'il fait de son nouvel album sur son inévitable site " officiel ", James Taylor par de l'un des morceaux, Another Day, dont il a entrepris la composition il y a une dizaine d'années:

" Réveille-Toi, Suzy / Mets tes chaussure/ Marche avec moi vers cette lueur… "

" On dirait que j'écris beaucoup sur le passage de l'obscurité à la lumière, commente-t-il. C'est un thème auquel je me prends à revenir encore et encore (…) Comme un chien qui aboie. Comme un chanteur folk à l'ère électronique. "

Line'em up, qui ouvre l'album, aborde lui aussi, à sa façon, le même thème:

" ils descendent l'allée centrale/ et se régénèrent en sortant au soleil ."

Hourglass, le nouvel album en question, souligne d'abord, par contraste, la rareté du "chanteur folk ", à la courbe de production descendante au fil des décennies qu'on peut regarder comme la chronique d'un long effacement : depuis James Taylor, en 1968, produit par Paul MacCartney (le premier album d'un chanteur extérieur au groupe sur le label Apple des Beatles), il y eut dix albums produits dans les années 70, trois dans les années 80 et deux seulement - avec Hourglass - depuis 1990, si l'on excepte un Live enregistré en concert(s).
Deux semaines de production minimaliste et d'enregistrement dans un grande maison de Martha's Vineyard, l'île de la jet-set la plus chic au large de Boston ("
mon rapport à l'endroit tient de mon histoire, pas à ce qu'on y trouve aujourd'hui" tient-il à préciser. Né à Boston, il y a 49 ans, il connaît l'île depuis son enfance). Travail de finition en studios, à Los Angeles et à New York. Apports en postproduction d'une théorie bien venue d'artistes invités - Sting ou Stevie Wonder, Brandford Marsalis ou le violoncelliste Yo-Yo Ma : Hourglass est à la fois l'album de la sérénité précinquantenaire et d'un retour aux sources après détour par l'ère " électronique ".
Il y a d'abord comme un clin d'œil sur la pochette, dans ce chapeau informe et qu'on pressent vaguement design, dont tout le monde ou presque sait qu'il masque une calvitie très ordinaire cinquantenaire. Comme s'il avait fallu bien marquer, en cachant ce qu'on veut souligner, la distance et le temps qui séparent du folkeux cheveux long-moutachu (l'homme est désormais glabre) de You've Got a Friend, que Carole King l'aida à immortaliser il y a un quart de siècle.
C'est après tout un album qui s'ouvre par :

" Je me souviens de Richard Nixon en 1974/ et la scène finale à la porte de la Maison Blanche (…)"

Pas de tricherie sur le temps qui passe, depuis ce Watergate et la fin de quelques illusions, retour discret sur les expériences ou explorations courantes à l'époque, dont les fureurs se sont étrangement calmées. Dépression à 17 ans, héroïne à 20 et à 22 ans, l'album Sweet Baby James en numéro 1 reste dans les charts pendant deux ans. Amours compliquées, Joni Mitchell, Carly Simon.
" Ces chansons sont ma bio, dont les contours sont bien connus de mon public" dit encore Taylor sur son web. " On peur passer beaucoup de temps à regretter sa jeunesse. Ou pas. " Ou alors : " On peut voir dans le passé une occasion de recréer nos propres thèmes. Se forcer à redevenir nous-mêmes ".
Ce "nous-mêmes" est fait d'une sereine nostalgie sans regrets. Compréhensible, en partie. "J'ai abandonné la cocaïne/ Dis Bye-Bye à la méthadone/ Reposé ma bouteille un jour de plus/ Pour un peu de temps avec toi.", que Stevie Wonder accompagne à l'harmonica. Et dans une curieuse interprétation maladroitement bilingue et gentiment légère , Ananas : " Je t'aime encore/ Means I love you still/ C'est pour toujours/ Means I always will. " Revenu des errances de la marge, de l'époque des révoltes et du baba-coolisme sous substance, le "chanteur folk à l'ère électronique" termine en contrepoint sur une rengaine des années 30, Walking My Baby Back Home. James Taylor est un entêtement. Hourglass en donne la preuve.

Pierre Briançon
Libération 20 Juin 1997


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