Dans le
drôle de texte de présentation qu'il fait de son
nouvel album sur son inévitable site " officiel ",
James Taylor par de l'un des morceaux, Another Day, dont il a
entrepris la composition il y a une dizaine d'années:
"
Réveille-Toi, Suzy / Mets tes chaussure/ Marche avec moi
vers cette lueur
"
" On dirait que j'écris beaucoup sur le passage de
l'obscurité à la lumière, commente-t-il.
C'est un thème auquel je me prends à revenir encore
et encore (
) Comme un chien qui aboie. Comme un chanteur
folk à l'ère électronique. "
Line'em
up, qui ouvre l'album, aborde lui aussi, à sa façon,
le même thème:
" ils descendent l'allée
centrale/ et se régénèrent en sortant au
soleil ."
Hourglass, le nouvel album en question, souligne d'abord, par
contraste, la rareté du "chanteur folk ", à
la courbe de production descendante au fil des décennies
qu'on peut regarder comme la chronique d'un long effacement :
depuis James Taylor, en 1968, produit par Paul MacCartney (le
premier album d'un chanteur extérieur au groupe sur le
label Apple des Beatles), il y eut dix albums produits dans les
années 70, trois dans les années 80 et deux seulement
- avec Hourglass - depuis 1990, si l'on excepte un Live enregistré en concert(s).
Deux semaines de production minimaliste et d'enregistrement dans
un grande maison de Martha's Vineyard, l'île de la jet-set
la plus chic au large de Boston ("mon rapport à l'endroit
tient de mon histoire, pas à ce qu'on y trouve aujourd'hui" tient-il à préciser. Né à
Boston, il y a 49 ans, il connaît l'île depuis son
enfance). Travail de finition en studios, à Los Angeles
et à New York. Apports en postproduction d'une théorie
bien venue d'artistes invités - Sting ou Stevie Wonder,
Brandford Marsalis ou le violoncelliste Yo-Yo Ma : Hourglass est
à la fois l'album de la sérénité précinquantenaire
et d'un retour aux sources après détour par l'ère " électronique ".
Il y a d'abord comme un clin d'il sur la pochette, dans
ce chapeau informe et qu'on pressent vaguement design, dont tout
le monde ou presque sait qu'il masque une calvitie très
ordinaire cinquantenaire. Comme s'il avait fallu bien marquer,
en cachant ce qu'on veut
souligner, la distance et le temps qui séparent du folkeux
cheveux long-moutachu (l'homme est désormais glabre) de
You've Got a Friend, que Carole King l'aida à immortaliser
il y a un quart de siècle.
C'est après tout un album qui s'ouvre par :
" Je me
souviens de Richard Nixon en 1974/ et la scène finale à
la porte de la Maison Blanche (
)"
Pas de tricherie
sur le temps qui passe, depuis ce Watergate et la fin de quelques
illusions, retour discret sur les expériences ou explorations
courantes à l'époque, dont les fureurs se sont étrangement
calmées. Dépression à 17 ans, héroïne
à 20 et à 22 ans, l'album Sweet Baby James en numéro
1 reste dans les charts pendant deux ans. Amours compliquées,
Joni Mitchell, Carly Simon.
" Ces chansons sont ma bio, dont les contours sont bien connus
de mon public" dit encore Taylor sur son web. " On
peur passer beaucoup de temps à regretter sa jeunesse.
Ou pas. " Ou alors : " On peut voir dans le passé
une occasion de recréer nos propres thèmes. Se forcer
à redevenir nous-mêmes ".
Ce "nous-mêmes" est fait d'une sereine nostalgie
sans regrets. Compréhensible, en partie. "J'ai abandonné
la cocaïne/ Dis Bye-Bye à la méthadone/ Reposé
ma bouteille un jour de plus/ Pour un peu de temps avec toi.",
que Stevie Wonder accompagne à l'harmonica. Et dans une
curieuse interprétation maladroitement bilingue et gentiment
légère , Ananas : " Je t'aime encore/ Means
I love you still/ C'est pour toujours/ Means I always will. "
Revenu des errances de la marge, de l'époque des révoltes
et du baba-coolisme sous substance, le "chanteur folk à
l'ère électronique" termine en contrepoint
sur une rengaine des années 30, Walking My Baby Back Home.
James Taylor est un entêtement. Hourglass en donne la preuve.
Pierre
Briançon
Libération 20 Juin 1997