
Récemment, nous
nous sommes aventurés à Bryn Mawr, Pa, pour interviewer
James Taylor au Main Point où il devait jouer devant un
foule massive. L'interview s'est tenue entre le premier et le
second set, c'est la raison pour laquelle celle-ci est brève
(mais piquante !) Bien qu'ils se soit excusé d'être
" un peu éteint, ce soir " il lutta bravement
pour être " Polonius " face à ses inquisiteurs,
eux qui insistaient tant pour qu'il soit Hamlet, et non pas simplement
le Lord intendant. Les Yeux bleus de 300 watt qui " ont vu
le feu et le pluie ", en ont vu beaucoup plus, mais préfèrent
se servir des chansons pour le révéler.
Voudriez-vous bien, pour commencer,
nous donner tout d'abord quelques éléments biographiques
?
Je suis né
à Boston ; ma famille a déménagé
pour la Caroline du Nord, et actuellement je vis sur l'île
de Martha's Vineyard, dans le Massachusetts. Je sors d'un accident
de moto qui s'est produit l'été dernier et où
je me suis cassé les deux mains.
Alors,
Carolina on my Mind n'était pas qu'un rêve? Puisque
vous y avez réellement vécu ?
Eh bien, je ne voudrais
pas trop me lancer dans les explications, car c'est une erreur
d'essayer d'expliquer les chansons. Mais cette chanson est une
allégorie. elle décrit simplement un sentiment.
C'est simplement une chanson, je crois, sur le mal du pays,
ou sur le désir de rentrer chez soi.
Il
y a une question que je voulais vous poser : pourquoi toutes vos
chansons parlent de soleil et de retour chez soi? Il me semble
que plus j'écoute les albums, plus je perçois l'un
ou l'autre de ces deux thèmes. Soit le Soleil, soit le
retour chez soi.
Eh bien, ça
n'est pas nécessairement vrai. Ils ne sont pas toutes
comme ça. Il y a des chansons d'amour à l'intérieur,
il y en d'autres, avec différents genre de choses.
Vous
savez, vous avez été , comme qui dirait " académisé
"
J'ai cru comprendre que beaucoup de classes de poésies
contemporaines utilisent aujourd'hui votre répertoire.
Que pensez-vous du fait que vos paroles soient distribués
aux 40 membres d'une classe de poésie ?
J'en sais rien, à
vrai dire. Vous savez, je me contente d'écrire les chansons.
Je n'ai pas à les analyser. Je me vois plutôt comme
un romantique. Quoique cela puisse signifier.
Dans
le sens traditionnel ?
Ouais. Je ne suis
pas très calé en la matière. Mais, y a
pas besoin de l'être .
Pouvez-vous
malgré tout parler concrètement de vos chansons
? Les disséquer ?
Non, je n'aime pas
parler de mes chansons. Je pense que c'est une erreur, pour
moi, d'en parler. Ça va à l'encontre du but recherché.
C'est l'antithèse de ce qu'un auteur-compositeur recherche
à faire. Il écrit une chanson afin de ne pas avoir
à en parler.
Pensez-vous
que nous soyons des criminels de les disséquer ?
Oh, non, non.
Alors,
ça ne vous fait rien que d'autres personnes le fassent,
vous préférez juste ne pas le faire vous-mêmes.
Vous voyez, soit
une chanson affecte quelqu'un soit elle ne l'affecte pas. Il
n'y a pas d'alternative, vous savez. L'auditeur ne choisit pas
s'il aime ou s'il n'aime pas telle ou telle chanson. Il ne peut
faire d'exception pour aucune chanson, ou du moins aucune des
miennes. Soit elle le touche, soit elle ne le touche pas. Je
veux dire, ça elle le branche soir elle le branche pas.
C'est ce que j'aime là-dedans. Tu sors dehors et tu dis
quelque chose de direct, de catégorique et de définitif,
ensuite quelqu'un peut le prendre comme une insulte, et dire
oui ou non. Mais si quelqu'un écoute une chanson et qu'elle
arrive vraiment à l'atteindre, c'est plus direct encore.
Pouvez-vous
séparer les deux, lorsque vous dites " l'atteindre
" ? Cela semble impliquer que l'art doit nécessairement
avoir un genre de connection émotionnelle
ce que
font vos chansons, bien entendu. Est-ce le but recherché
?
Je
n'ai aucun objectif réel. C'est difficile à dire.
Je pense que tout art véritable est un art cinétique,
mais je ne pense pas qu'il doivent nécessairement transporter
extérieurement.
Je pense que mes chansons transportent les gens, ou j'aimerais
penser que mes chansons transportent les gens, mais intérieurement,
un retour vers eux-mêmes, de manière introspective.
Plutôt que les transporter de manière active extérieurement.
Je n'ai, au fond, aucun objectif dont je pourrais discuter,
comme ça après coup. J'écris les chansons
parce que c'est la seule chose que je sais faire, j'écris
les chansons parce je le dois. J'écrirais des chansons
même si je n'étais pas auteur-compositeur. Je sais
que ça peut sembler paradoxal, mais c'est la vérité.
Ecrire
les chansons parce vous le devez : si vous en avez une en vous,
alors il vous faut l'extérioriser ?
Eh bien , pas nécessairement.
Mon opinion personnel là-dessus, c'est que je n'ai pas
vraiment le choix en la matière. Je ne sais pas si c'est
une nécessité ou non. Il faut que je gagne ma
vie. Et, à côté de ça, je suis un
américain et un produit de l'environnement du 20ème
siècle, et vous, comprenez, il faut bien que je fasse
quelque chose. Cela ne signifie peut-être pas grand chose,
mais c'est ce que je fais.
Où
réside alors l'idée de talent ?
Que je sois ou non
- que quiconque soit ou non - doté de talent cela dépend
des autres. Que mes chansons soit bonnes ou non, ou ma façon
de chanter, c'est à l'autre de juger. Je ne porte aucun
jugement pour ma part. je pense qu'elle sont bonnes Mais je
dirais qu'elles sont bonnes même si les gens les trouvaient
exécrables.
Ce
que je remarque dans votre album et ce que j'ai remarqué
lors de votre premier set, est que vous semblez être un
homme qui a la foi. Vos chansons sont remplis de foi ou du moins
tendent à indiquer la nécessité d'avoir une
sorte de foi. Je pense que le talent, par rapport à ça,
devient quelque chose de secondaire, quelque chose qui colle avec
ce contexte de foi. Il y a comme une espèce de relation
personnelle entre vous et votre public. Lorsque je regardais vos
yeux et que j'observais comment vous communiquiez avec ces gens,
je ne pouvais pas me sortir le mot " foi " de la tête.
Ouais
J'en
suis conscient, vous savez. Mais ça me va
J'aime
lorsque ça se produit.
Vous
semblez presque déprécier ce que vous avez fait.
C'est tout ce que
je sais faire. Il est difficile pour moi d'expliquer, mais,
vous savez, je ne suis pas un bavard. Je ne voudrais pas
ne vous méprenez pas
je ne voudrais faire de fausse
modestie, mais
Je
n'ai pas du tout cette impression.
C'est tout ce que
j'ai a offrir. C'est ça mon boulot. Et parler de mes
chansons, parler de moi-même, l'analyse ou l'élaboration,
ou que sais-je encore, ce n'est pas quelque chose que je fais,
parce qu'en elle-même, mes chansons suffisent. C'est tout
ce que j'ai besoin de faire. L'unique chose, quasiment, que
je puisse offrir aux autres ce sont mes chansons. Le reste m'appartient,
c'est juste ma vie privée, ma vie terre à terre
privée. Il n'y a rien en moi de spécial. A vivre
au jour le jour, à faire juste ce que j'ai à faire.
Mais
alors, d'où viennent les chansons ?
Je l'ignore. Elles
viennent de partout et elles me traversent. Les chansons que
j'écris, en tout cas. Elles viennent de partout et elles
me traversent. Jusqu'à ce qu'elles arrêtent de
me traverser. Elles traversent aussi beaucoup d'autres personnes.
Qui
vous a influencé en tant auteur-compositeur ?
C'est difficile à
dire. J'ignore qui m'a influencé en tant qu'auteur-compositeur.
D'aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais essayé
d'étudier ni d'imiter personne de manière consciente.
Et
à propos de littérature ? Cela peut paraître
une question idiote, mais vous considérez-vous d'abord
comme un parolier ou comme un musicien, qu'est-ce qui arrive en
premier ? Vos chansons ou votre musique ?
J'en sais rien. Je
suppose que c'est la même chose. L'un grandit de l'autre
et , je crois, que les deux viennent ensemble. J'ai des difficultés
à écrire les paroles, à moins que j'écrive
la musique dans le même temps. J'aimerai pouvoir écrire.
J'ai essayé. J'ai entretenu l'idée d'écrire
un livre ou quelque chose comme ça, des nouvelles, vous
voyez. Mais je ne me sens pas trop doué pour ça.
Pourquoi
pas ?
Je ne sais pas. C'est
juste un truc que je ne sais pas encore faire.
Pouvez-vous
écrire une chanson à la fois lorsque vous êtes
triste et lorsque vous êtes heureux ?
Des chansons différentes
sortent d'humeur différentes. J'écris beaucoup
lorsque je fais quelque chose d'autre mais qui n'occupe pas
entièrement mon esprit. J'écris des chansons lorsque
je suis au volant d'une voiture, lorsque je coupe du bois, ou
quelque chose comme ça.
Je n'arrive pas à m'asseoir à une table et écrire
une chanson comme arrive à le faire le bon professionnel.
J'aimerai pouvoir y arriver. Je n'arrive pas à m'asseoir
et à me dire, bon, je vais m'asseoir et consacrer les
deux heures à venir à écrire une chanson.
Oh, je l'ai déjà fait avant, mais habituellement
cela ne se passe pas comme ça. Les chansons arrivent
simplement à moi, me traversent, ou quelque chose dans
le genre.
Dites,
vous blaguiez lorsque, sur scène, vous demandiez au public
d'acheter votre disque pour vous rendre riche
Eh bien , c'était
une blague. C'est dit pour faire rire. Mais je veux aussi que
les gens écoutent mon disque. Vous savez, je mentirai
si je disais que je ne veux pas que les gens achètent
mes disques.
Pensez-vous
avoir quelque chose à dire aux gens, quelque chose qu'il
est important qu'ils entendent ?
Je pense dire aux
gens des choses
je ne sais pas, ça dépend
de la personne. S'ils trouvent cela important, alors ça
l'est. S'ils trouvent cela divertissant ou agréable,
ou si ça les fait se sentir bien, ou si ça les
fait se sentir mieux, alors c'est aussi bien.
Essayez-vous
de faire changer les gens
Non, je n'essaie
pas de faire changer les gens.
Vous
leur suggérez un changement ?
Ouais peut-être
bien, je ne sais pas.
Toutes
ces réponses qui finissent par " je ne sais pas "
suggère presque quelqu'un qui est possédé
; la manière dont vous dites " Je le fais parce que
je le dois. " quelqu'un qui est presque possédé
par son art. ressentez-vous cela ?
Eh bien, oui, sauf
que je ne prends cela au sérieux. Je ne prend rien au
sérieux. C'est facile pour moi. Facile
Pourquoi
ne regardez-vous pas les gens ?
Que voulez-vous dire
?
Vous
ne regardez pas le public lorsque vous chantez, et là vous
ne me regardez pas.
Je n'arrive pas à
voir
Vous
n'arrivez pas à voir ? Sur scène ?
Non, Il fait sombre
dehors.
Et
la, non plus vous ne nous regardez personne.
Je ne sais pas pourquoi.
Peut-être suis-je embarrassé ?
Vous
voudriez faire
Différentes
choses. Je suis très " rôle principal ".
Je désire construire un maison, je désire éventuellement
avoir des animaux et des enfants. Je ne considère pas
qu'il y ait une grande cause ou quoique ce soit à laquelle
je pourrais me consacrer, un quelconque objectif ; je veux juste
faire ce que n'importe qui veux faire, c'est à dire continuer
à vivre. La fin
Il n'y a pas de fin. Juste vivre.
Se
lancer dans le vide existentiel ?
Sûr ! Pourquoi
pas, mec, je sais pas. Je pense que ce genre d'analyse est sans
doute né d'un sentiment de gène. Et moi, je me
sens à l'aise
Susan
Donaghue (1970) (Jazz and Pop)
(Traduction : Samuel Légitimus)