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Réflexions de Voyage au sujet d'October Road

(Billboard - Timothy White - 15/06/2002) - Traduction: Samuel Légitimus


Eh bien, je vais peut-être céder encore une fois,
Redescendre chez moi,
Route d'octobre,
Oh Terre Promise, et moi, toujours debout.
C'est une épreuve du temps
C'est un très bon présage.

"Route d'Octobre " James Taylor, 2002


NEW YORK - "Il vous faut vous abandonner à quelque chose" déclare James Vernon Taylor, 54 ans, tandis qu'il farfouille dans les divers plats cuisinés, sandwichs assortis et salades qui composent le buffet, au cours d'un après-midi ensoleillé d'Avril dernier dans le studio d'Enregistrement de Right Track Recording - juste à la sortie de Time Square à Manhattan. " Il peut s'agir de travail ou de voyage et du besoin de voyager, il peut s'agir d'amour, ou de destinée ou de mortalité, il peut s'agir de l'acceptation du moins la possibilité de quelque chose de plus grand que nous et que nous ne pouvons percevoir."

En ce jour de printemps, Taylor est en train de méditer à la fois sur le processus de devoir donner un nom à son nouvel album - baptisé le jour-même October Road et dont la sortie est prévue le 13 août sur le label Columbia - et sur le fait même d'avoir décidé d'en réaliser un nouveau, au vu de la complexité actuelle de sa vie.

Marié pour la troisième fois en février 2001, et père de deux jumeaux qui viennent de célébrer leur premier anniversaire en avril, c'est un Taylor svelte, à la mise impeccable et au regard soucieux qui se trouve évoluer aujourd'hui sur un plateau personnel et professionnel bien plus élevé que celui qu'il aurait pu imaginer lorsque, en 1968, paru son premier album sur le label Apple des Beatles.

À cette époque, Taylor avait certes la distinction d'être un des premiers artistes signés sur Apple mais également l'inconvénient d'être une âme intensément dérangée, remplie de doute sur elle-même avec tout un tas de "dépendances" qui entraient en concurrence avec ses talents.

Mais trois décennies plus tard, l'archétype du Singer-Songwriter infatigable est l'une des figures les plus honorées dans la musique populaire.

Descendant d'une famille écossaise de marins si légendaire qu' Isaac Taylor, l'ancêtre lointain, est cité dans les romans nautiques à succès de Patrick O'Brian. James a su gérer une odysée personnelle de découvertes similaire à celle de cet ancêtre fameux, qui, navigant en 1790 depuis Montrose, (Côte d'Angus en Ecosse) jusqu'à New Bern, (Caroline du Nord) devint un commerçant réputé dans l'Amérique post-révolutionnaire.

James a lui-même grandi entre la Caroline du Nord et le Massachusetts, préférant la musique à la vocation maritime ou médicale de ses ancêtres, parmi lesquels son propre père, Isaac Montrose Taylor II, ancien interne à l'Hôpital Général du Massachusetts, ancien doyen de la Faculté de Médecine de l'Université de la Caroline du Nord de Chapel Hill et ancien capitaine de corvette de la Marine des Etats-Unis qui effectua son service au Pôle Sud.

De tels faits épiques - et bien d'autres encore - sont relatés sur October Road, une saga parfois mélancolique mais toujours stimulante de vie, de mort et de régénération qui, dans l'industrie du disque est déjà considéré comme étant l'album le plus abouti de Taylor.

"Je suis tombé totalement sous le charme de cet album" avoue Lenny Waronker, un des directeurs de la firme discographique DreamWorks, qui, avec Russ Titelman, co-produisit deux des albums à succès de Taylor: Gorilla (Warner, 1975) et In the Pocket (Warner, 1976). "De nos jours, il est très difficile et très courageux de faire des albums dans lesquels il ne s'agit que de musique. Mais James et Russ l'ont fait, et nous avons affaire à un disque beau, élégant dont l'extrême retenue permettra aux auditeurs de faire tous sortes de découvertes. Je pense qu'il remportera énormément de succès, avant tout parce que c'est presque comme écouter James Taylor pour la première fois."

Récipiendaire, en 1998, du Century Award, distinction la plus haute attribuée par le magazine Billboard et qui récompense un accomplissement créatif, Taylor reste le centre d'attention d'un groupe mondiale de fans affamés qui assurent à sa production discographique un statut de platine et à chacune de ses tournées, des concerts à guichets fermés. Mais cinq ans sont passés depuis son album Hourglass, récompensé en 1997 par deux Grammy Awards (pour le Meilleur Album Vocal Pop et pour le Meilleur Enregistrement Non Classique de l'année) et son public s'impatientait pour une suite.

"Je pense que l'essentiel de nos jours pour un album, médite Taylor, est que, s'il ne s'agit pas d'un effort majeur et s'il ne représente rien de valable pour quelqu'un dans ma position, alors à quoi bon se donner toute cette peine? Il n'y a aucune raison de sortir un disque uniquement pour remplir une part de marché. Il est important d'attendre jusqu'à ce qu'il vaille vraiment la peine de tout mettre en branle et se plonger dans des tracas infinis afin de sortir un disque et demander aux gens - la maison de disques et mon public en l'occurence - d'y prêter attention."

En conséquence de cette attitude d'auto-évaluation - perspective tempérée par un climat social et politique mondial sinistre, aussi bien que par une série de rechutes personnelles récentes comprenant les décès successifs, au cours des années 90, de son père Isaac, de son frère aîné Alex, de son meilleur ami et producteur Don Grolnick et de son batteur de longue date Carlos Vega - Taylor a résolu de mettre la juste mesure de soin attentionné et de flair positif dans la durée de musique qui lui reste encore à accomplir. Comme il le chante de manière si émouvante dans Carry Me on My Way sur October Road, "Je m'inquiète de mes actions /Je pense aux dégâts que je provoque / J'ai vu venir les séductions /d'Armageddon et Waterloo / J'essaie de changer d'état d'esprit /J'ai gaspillé un temps précieux."

Avec la ferme intention de donner le meilleur de lui-même, Taylor à de nouveau fait appel à un confrère qui dans le passé l'avait déjà aidé à atteindre ce but, le producteur Russ Titelman, avec qui il a enregistré des classiques tels que How Sweet It Is (To be loved by you), Shower The People, Junkie's Lament et Mexico.

"James met la barre tellement haute dans tout ce qu'il fait. Lorsque vous travaillez avec quelqu'un comme lui, il vous faut assumer plusieurs casquettes" explique Titelman. " Il écoutera mes convictions intimes et je ferais de même avec lui. Mais une grande partie du temps se passe à "expérimenter" avec ses prestations, en tant que vocaliste et en tant que guitariste, parce que les chansons le méritaient. Au coeur de cet album, il y a son jeu de guitare, son chant et ses qualités d'arrangeur. Sur ce disque, nous avons essayé de préserver sa présence unique."

Au cours de l'année passée, Taylor et Titelman ont permis à votre serviteur de leur rendre visite au cours de l'enregistrement des sessions - qui se sont déroulées aux Q Studios Division à Somerville, Massachusetts, au Secret Studio sur la 57ème Rue Ouest de New York et à Right Track sur la 48ème Ouest - afin que je puisse observer et écouter la façon dont se forgeaient les différentes parties d' October Road. Que ce soit dans l'abandon dans le chant ou dans les subtilités du jeu de guitare, Taylor et Titelman se sont inévitablement immergés dans une nouvelle recherche du "bruit juste."

"James possède deux cerveaux: celui d'un musicien, et celui d'un inventeur," raconte Titelman. "Je me rappelle, à l'époque où nous travaillions ensemble dans les années 1970, il est arrivé un jour avec l' idée d'inventer " un orgue à voix " constitué de notes qu' il aurait chanté et que nous lancerions en boucle sur deux 24 pistes afin d'obtenir 48 notes ; ensuite un technicien de chez Warner bros. Du nom de Al McPherson a créé un clavier pour jouer ces notes - et nous l'avons ensuite utilisé sur des morceaux comme Shower The People."

"Pour cet album, continue Titelman, il était à nouveau à la recherche constante de nouveaux sons. Sur "Carry Me on My Way" James utilise une genre de guitare-synthétiseur qui donne à la base du son cet écho particulier surgit d'un autre monde et il a voulu que cet écho ait cette pulsion subliminale. Nous avions déjà fait des choses comme cela auparavant, mais sur cet album nous avons essayé de trouver de nouvelles façons de personnaliser les subtilités qu'il désirait. "

"Il a comme ça tout un tas d'autres petites inventions et d'idées issues d'un autre monde !" lance Titelman avec un rire sous cape mêlé d'émerveillement. "Il y a sa fameuse idée du "Taylor Tidal Klaxon" qu' il voudrait voir utilisé sur l'Ile de Martha's Vineyard. C'est un dispositif proche du tambour à pétrole avec une bouée du type de celle qu'il y a dans les toilettes et qui déclencherait la petite sirène de corne à son sommet sitôt que la marée atteindrait une certaine hauteur! "

"C'est le même cerveau qui invente toutes ces idées," souligne Titelman. "Par conséquent, j'imagine que ma part de travail en tant que producteur fut de descendre avec lui la route de toutes ces idées musicales et j'avoue que, la plupart du temps, quelque chose de génial se produisait. Et cela valait vraiment le voyage, peu importe le temps que cela a pris."

L'objet de la musique de Taylor a toujours été une plongée de plus en plus profonde dans le sentiment d'attraction unique de sa destinée personnelle. Remonter avec la "clarté" c'est être capable d'avancer avec courage, parce que toutes les destinations sont internes et le voyage est le but.

"Nous aimons tous l'écriture mélodique et inoubliable des chansons de James de même que son jeu de guitare; il a acquis pour celui-ci l'admiration de ses pairs " dit Titelman. "Mais je pense - et cela est encore amplement méconnu - qu'il est également le héros vénéré d'un grand nombre de chanteurs. Je suis très lié à Renee Fleming, qui est probablement la plus grande soprano d'opéra vivante, une des plus grandes chanteuses sur terre. Et elle est folle de James, parce que son phrasé est si beau. Ce qui est vraiment génial avec lui c'est l'impression qu'il donne que cela lui est vraiment facile."

"Il est tellement rare de pouvoir collaborer avec une personne au talent si immense," conclut Titelman. "Lorsqu'en février, nous étions aux Studios de Capitole à Hollywood en train d'enregistrer les arrangements de cordes avec le chef d'orchestre Dave Grusin, James est entré dans le Studio B à 20h00 et tous les musiciens se sont mis à l'applaudir. Dave Grusin s'est alors levé et a dit : " Voici James Taylor, celui qui devrait être choisi comme prochain poète-lauréat des Etats-Unis... si seulement nous pouvions obtenir une administration convenable à Washington!'"

Poète, humaniste, inventeur, musicien, James Taylor excède la somme de ses parties, toujours en quête, à l'intérieur et à l'extérieur de lui-même, afin de créer des albums qui investissent de nouvelles contrées. Et bien souvent, personne n'est plus étonné du résultat que l'homme lui-même. À la fin de Raised Up Family, une nouvelle chanson semi-autobiographique, Taylor fait référence de façon désabusée à Kundalini, un concept existant dans le Bouddhisme tibétain, sur l'énergie cosmique douloureuse mais révélatrice, une fusion de la connaissance éternelle héritée du soi et de la connaissance héritée du divin. "Eh Bien, j'avais l'habitude de savoir pourquoi," entonne Taylor. "Non, je ne sais plus pourquoi à présent / Il m'arrive de poser la question au tonnerre Kundalini/ en dessous de mon plancher."

Lors de cette discussion candide, Taylor partage son point de vue sur les kilomètres parcourus, sur la route qui lui reste encore à faire et sur la nouvelle exploration, tout au long de son nouvel album, d'une odyssée humaine remplie de turbulences.

- Quelle était votre idée en appelant l'album October Road ?

- J'aime la manière dont le titre roule sur la langue et j'ai toujours voulu baptiser la petite route qui conduit chez moi October Road (ndt: James habite près d'une chaîne de montagne appelée "October Mountains"). Un certain nombre de choses se sont produites. Pendant un temps, j'ai pensé appeler l'album Suite Sixteen, parce qu'il s'agit de mon 16ème album et parce qu'une Suite est un genre d'œuvre musical assez particulier. De plus, le titre se réfère à une suite d'hôpital et aussi au morceau Sweet Little Sixteen de Chuck Berry. J'adore cette chanson! October Road, pour moi, marche bien mieux que As If, le titre original. Tout au long de l'enregistrement de l'album, notre l'équipe pensait vraiment que As If allait être le titre définitif de l'album.

Et quelle est l'histoire derrière As If?

- As If est, en fait, le conseil qu'on donne généralement aux personnes qui ont quelques difficultés avec la part spirituelle du programme de rétablissement en 12 paliers (ndt : programme suivi par Taylor dans les années 80 pour se désintoxiquer). Certaines personnes rechutent à cause de cela; elles voient parfois le programme comme une manière détournée de leur enfoncer de la spiritualité au fond de la gorge. Mais, en fait, le conseil qui leur est donné c'est: "Faites comme si, jusqu'à ce que vous y parveniez." ou : "Agissez comme si vous aviez la foi, comme s' il y avait un Dieu, comme si ces choses étaient réelles; Agissez comme si vous croyez à ceci, agissez comme si vous ressentiez cela. "Dans un système de croyance ou dans une foi, la question n'est pas de savoir si cela est vrai; le rationalisme même scientifique est illusoire, à cause de la nature de la conscience humaine. Donc l'idée n'est pas de savoir si la foi est vraie, mais si cela fonctionne pour vous. Donc, le conseil que l'on vous donne est authentique : " Découvrez si cela marche réellement pour vous. "

Voila, pour moi, la signification profonde caché derrière As If. Mais c'est également une expression que les gens se lancent les uns aux autres en parlant d'une chose futile et j'adore cette expression. Mais le titre a depuis beaucoup été utilisé - deux albums, je crois, sont sortis sous ce titre l'année passée. De toutes façons, cinq ans plus tard, October Road est l'endroit où nous semblons avoir débouché au bout de ce long voyage.

Vous avez passé un certain nombre d'années sur cet album, en essuyant aussi bien quelques revers - comme le vol de votre carnet de paroles dans votre chambre d'hôtel - que de merveilleuses choses dans votre vie privée - comme votre mariage avec Caroline "Kim Smedvig" et la naissance de deux petits garçons, Henry-David et Rufus-Logan. Lorsque vous regardez en arrière, quel est votre sentiment intime sur la forme prise par ce nouveau projet, d'après les espérances que vous pouviez avoir après le succès de Hourglass ?

Eh bien, je pense avant tout que c'est une bonne collection de chansons et je pense que nous sommes approchés très près de leur réalisation idéale. Vous écrivez quelque chose et vous entendez comment cela va sonner, mais souvent vous vous éloignez de la vérité si, pour une raison ou pour une autre vous n'arrivez pas à l'exécuter exactement comme il faudrait. Mais Russ [Titelman] a été extrêmement patient et nous avons passé tous le temps qu'il fallait, afin d'essayer d'obtenir tout ce qui était nécessaire pour obtenir le résultat souhaité.

Une autre chose à mentionner à ce propos est qu'au départ, nous avons enregistré uniquement avec la batterie, la basse et la guitare; Clifford Carter a certes joué des claviers sur plusieurs morceaux, mais dans l'ensemble, c'est un album très centré autour de la guitare. C'est presque exclusivement ma guitare, bien que Ry Cooder joue joliment sur le morceau October Road et Michel Landau joue vraiment magnifiquement sur plusieurs morceaux et exécute un superbe solo sur Raised Up Family. Mais il s'agit principalement de ma guitare, de la basse de Jimmy Johnson et due jeu de batterie de Steve Gadd. Greg Phillinganes joue la plupart des claviers. Mais ce sont les plus grands, les meilleurs musiciens disponibles sur le marché.

Nous avons donc passé énormément de temps à essayer toutes sortes de trucs différents. Nous avons obtenu deux ou trois superbes arrangements de corde de Dave Grusin et j'ai moi-même effectué de nombreux arrangements vocaux, en créant les choeurs sur plusieurs chansons. Il nous a également fallu beaucoup de temps pour tomber juste; l'enchaînement habituel des essais et des erreurs.

Avec Hourglass, vous jouiez de tous vos points forts - de bonnes ballades, des chansons enlevées, des histoires fortes, un talent certain de conteur et une instrumentation et des textures vocales irréprochables. Cet album-ci semble encore meilleur, à cause de votre travail avec les harmonies et les touches vocales, tout comme votre jeu de guitare, qui sert presque comme une deuxième voix principale.

Oui! Ma manière habituelle de travailler au cours les deux dernières décennies, était la suivante: j'écrivais les chansons à la guitare mais dans ma tête, je les entendais jouées par un groupe; et ce que je faisais en général, c'était que je les jouaient à [feu] Don Grolnick et il créait alors une version piano de la chanson qui était plus aisément communicable aux autres membres du groupe; on développait la version de l'arrangement piano afin de créer la musique pour le groupe. Sur le dernier album, Clifford Carter a rempli cette tâche. Mais cette fois-ci, à cause de la nature du démarrage du projet - une nature très expérimentale, avec les mélodies, en quelque sorte, à moitié cuites, et dont j'ai voulu enregistrer une démo avant d'aller plus loin - nous avons fini par fixer ces choses avec juste la guitare et cela a été une façon très intéressante de commencer. Puis nous sommes retournés en studio et avons vraiment travaillé sur la guitare. Une grande partie du travail sur le disque, a été de "l'entretien", un genre de travail tout en finesse - les derniers 5 % - qui constituent le travail de son sur l'album - a requis la moitié de notre effort.

Vous avez enregistré certaines de vos premières démos au fin fond de l'Etat de New York.

[Opinant du chef] Nous sommes montés à Rochester - parce que c'est l'endroit où réside Steve Gadd - afin de faire nos deux ou trois premières sessions d'enregistrement. C'est là où nous avons enregistré une bonne partie du disque, nous avons enregistré certains morceaux ici-même au Clinton Sound de New York. Mais une grande partie de ces enregistrements ont dû être réenregistrer à Rochester, parce que Steve habitait là-bas et nous tenions absolument à l'avoir sur les morceaux. Et puis, comme je l'ai mentionné plus tôt, Kim et moi nous sommes fait cambrioler notre chambre d'hôtel à l'Hôtel Trump International.

Pris à l'atout par l'atout! (ndt- jeu de mot difficilement traduisible. "Trumped by Trump" - Trump signifiant "atout" en français)

C'est tout à fait ça! [rire] cela nous a en effet laissé sur le carreau! Mais ils étaient partis. Je ne pense pas qu'on ait réellement eu l'intention de voler les chansons de quiconque, mais on a mis la main sur tout ce qui se trouvait dans la chambre et il se trouve qu'une des choses sur laquelle ils ont mis la main est ma petite sacoche qui, j'imagine pouvait passer pour un étui de caméra. A l'intérieur, il y avait un magnétophone avec mes notes musicales et un journal - un petit livre relié - que je tenais depuis trois ans avec des notes dessus. J'avais, heureusement, dupliqué la bande de la partie musicale, la partie déjà enregistrée, quelques semaines avant qu'elle ne soit volée, ainsi la plupart des morceaux ont été sauvegardés. Mais toute la partie avec les paroles a été volée, donc je me suis trouvé a devoir enregistrer environ sept ou huit chansons qui étaient lyriquement dans un état complètement inabouti. Habituellement, je termine un ou deux morceaux par album de cette manière, mais c'était la première fois qu'il me fallait en faire plusieurs.

Ainsi pour répondre à votre question au sujet de l'écriture des paroles, j'avais une quantité énorme de musique spécifiquement pour écrire puisque je n'avais aucune copie du carnet.
Dans ces cas-là, il vous faut alors vous terrer quelque part et regarder fixement la page blanche et traverser ce qu'il vous faut traverser. J'ai un espace studio pas très loin de là où je vis à Boston et j'y allais et me mettais au travail quelques heures chaque jour. Cela m'a demandé du temps pour créer ces paroles. Les quatre dernières chansons ont été écrites après ma tournée de l'été dernier (ndt : The Pull Over Tour); j'ai arrêté la tournée en Novembre et j'ai passé tout Novembre, tout Décembre et la majeure partie de Janvier à essayer de remplir les cases vides, relier les pointillés et essayer de faire de ces bribes des chansons. Il est simplement advenu qu'au bout de cet effort nous avons obtenu des choses comme My Traveling Star, Mean Old Man, October Road et Baby Buffalo. C'est une chance que tout se soit finalement bien terminé.

Parlons du morceau d'ouverture de l'album, September Grass, une ode évocatrice d'un passage à l'âge adulte "

Il a été composépar mon vieux pote, John Sheldon; lui et moi avons grandi ensemble. De temps en temps, John me donnait, ou me faisait parvenir par sa soeur Phoebe - une vieille et tendre amie - quelques enregistrements. C'est un des morceaux qui m'intéressaient depuis environ sept ou dix ans et j'ai donc travaillé dessus. Il possède tout une série de morceaux de ce genre; c'est vraiment un excellent auteur-compositeur, quoique relativement inconnu en dehors de l'Ouest du Massachusetts, où il réside. Nous avons appris la guitare ensemble et nos familles étaient très proches; nous avons donc grandi dans le même contexte musical. J'ai toujours désiré reprendre une de ses chansons et celle-ci est très agréable. Sa version à lui à plus de pêche. Ma version à moi est relativement calme, mais c'est ce que vous obtenez avec moi. C'est un arrangement spécifiquement créé pour guitare et je suis très satisfait de la manière dont le morceau est sorti.

La chanson est tellement sur la même longueur d'onde musicale que vos propres compositions. Sa compatibilité de "ton" le met sur un pied d'égalité avec ceux que vous écriviez pendant des années avec un collaborateur aussi proche que Kootch [Danny Kortchmar].

Eh Bien, c'est exactement ça: ma relation avec John date d'aussi loin - aussi loin que celle avec Kootch.

Le chant scandé à la fin de September Grass sonne presque africain.

J'ai également eu cette impression; ce choeur de basse à cappella sonne presque comme Ladysmith [Black Mambazo]. Le choeur est constitué de David Lasley, Arnold McCuller et Kate Markowitz - mes choristes habituels - avec Kim et moi en plus. C'est une surprise à la fin d'une chanson comme celle-là, car ma version à moi possède ce son californien très cool de la fin des années 70. On ne sait jamais vraiment où l'on va aboutir. Les tournures maladroites et les choses apparemment hors de propos se révèlent souvent être les idées les plus intéressantes.

Quelle est l'origine de la chanson October Road, deuxième morceau d'un album qui en comporte douze?

Mon héros à la guitare c'est Ry Cooder. Nombreux sont les gens qui savent que Ry est une des principales forces génératrices de la musique américaine - et pas uniquement de la musique américaine - c'est un authentique musicologue. Mais Paradise and Lunch (Reprise, 1974), que Russ Titelman a également produit, à eu sur moi une énorme influence. Le refrain sur October Road est vraiment un refrain instrumental qui essaie de sonner comme Ry Cooder autant que faire se peut. L'étonnant dans l'histoire, c'est que Russ a demandé à Ry s'il voulait bien jouer deux ou trois passages et celui-ci a consenti à le faire. Donc, le morceau a fini par contenir l'homme qui l'a généré. Lyriquement, c'est une chanson assez simple, une simple chose du style "retour à la campagne".

En écoutant la démo d'October Road en novembre dernier - lorsque le morceau s'appelait encore Cakewalk - il n'y avait qu'une guitare et une batterie, la voix n'existait pas encore, à part quelques "la, la, la". L'enregistrement final sonne toujours aussi intime, comme un orchestre qui jouerait sous un porche, la guitare acoustique restant malgré tout l'épine dorsale de la chanson.

C'est une bonne remarque. Cela est probablement dû au fait que c'est un morceau assez subtile qu'il vous faut faire attention à ne pas trop surcharger. Il est difficile pour les gens de doubler un morceau et, dans le même temps, vouloir le faire sonner intime et authentique; c'est vraiment beaucoup demander aux musiciens que de jouer sur un morceau qui a déjà été fixé et leur demander de trouver quelque chose qui puisse coller en tant que doublage comme si leur partie avait été joué au même moment. Mais ce sont les meilleurs musiciens, les meilleurs disponibles sur le marché. Michel Brecker joue un solo de saxophone sur October Road, le genre de morceau pour lequel on n' a pas l'habitude de le solliciter - un morceau du genre ragtime campagnard - et il nous a créé une partie de cuivres en trois enregistrements tricotés fin.

Au cours de l'enregistrement de Hourglass, je me leurrais moi-même en restant ordinaire et détendu et en me disant, "Ce ne sont que des démos, après tout." Dans parfois, c'est le cas, en effet, et il vous faut vous revenir dessus et réarranger ou recouper, mais dans des nombreux cas ces "démos" s'avèrent avoir l'énergie précise que vous recherchez.

On the Fourth of July - initialement baptisée Philosopher's Stone et premier single à passer à la radio le 25 juin - semble être une chanson sur le fait de connaître le vocabulaire émotionnel d'une autre personne.

C'est une chanson d'amour, ce n'est pas vraiment sur le 4 Juillet (ndt : fête nationale américaine correspondant à l'anniversaire de l'Indépendance des Etats-Unis); Cela se déroule simplement ce jour-là. C'est un genre de chose imaginaire, une invention. Elle possède deux lignes mélodiques qui se répètent tout au long de la chanson. C'est un genre de concept à la Jobim ( le compositeur brésilien Antonio Carlos Jobim). Cela ressemble à un casse-tête chinois, ou un Rubik's Cube, le but étant de joindre toutes les parties ensemble ; celles-ci doivent coïncider de manière rotative. La mélodie signifiera quelque chose lors d'une certaine phase de changement, mais lorsque cette roue change par dessous et que vous répétez la mélodie, elle assume une harmonie différente par rapport aux accords.

C'est tellement important de bien choisir la personne qui sera votre partenaire de vie et pourtant [son rire sous cape augmente] cela semble si aléatoire et au petit bonheur la chance, c'est vraiment remarquable. Mais comme tant de mes chansons, celle-ci contient une certaine connexion avec ce qui s'est réellement passé dans ma vie mais ce ne sont pas les faits exacts. Il n'y a pas non plus de bar appelé le Yippee Cai O, ou de boîte de nuit appelée le Mesa Dupree - mais j'ai eu besoin de "Dupree" pour rimer avec "Places to be." Ce besoin de rimer! [Rire]

Vous avez déclaré être votre propre biographe. Mais vous êtes également un excellent conteur.

C'est une fiction sur des gens qui se rencontrent et tombent amoureux, mais il est agréable d'avoir des paroles qui disent, "le gars qui a trouvé la pierre philosophale/enterrée profond dans la terre comme un os de dinosaure/qui est tombé sur toi/ à deux heures moins le quart/ La larme à l'œil pour le 4 juillet/pour les patriotes/et les soldats de l'armée d'indépendance/Et ces choses que tu imagines qu'ils croyaient à l'époque." [Le rire] Alors, il faut prendre un peu de distance avec les faits, au lieu de croire en eux, les regarder un peu à côté et continuer : "Comme la Liberté / Et la terre de la liberté - à l'origine, ce devait être "l'autorité de la loi et les droits de l'homme," mais pour quelque obscure raison "le Royaume de Dieu" est venu s'insinuer la-dedans, suivi de "Avec la minuscule voix d'étain/d'un groupe à la radio/chantant 'l'Amour doit s'ériger. '"

Cette dernière phrase est-elle inspirée par la vieille chanson du groupe Carolina Beach Music?

Oui! Vous vous rappelez les Showmen, qui chantaient,"Il s'érigera" ? [Grand rire] C'est ce qui se faisait de mieux à l'époque! Il y avait sur ce disque une grande tension vocale. Russ connaît Général Johnson, le gars qui l'a chanté.

"Whenever You're Ready" que vous aviez auparavant intitulé " Whenever I'm Ready" ressemble une chanson de séduction.

[Inclinant la tête] Tout dépend de quel point de vue vous placez. "Whenever I'm ready." [Rire sous cape] Cela pourrait être une chanson de séduction. D'autres personnes m'ont dit que ça leur faisait penser à une chanson de guérison, avec un fort message de rétablissement. Ils serait idiot d'écarter ou de se fermer à n'importe laquelle de ces interprétations possibles. C'est un morceau léger, une chose joyeuse et c'est sorti tout seul.

"Belfast à Boston" est peut-être la première chanson que vous ayez écrite - et vous l'avez chanté en Irlande.

Je crois,oui. Je pense que nous l'avons joué à Belfast au cours de la tournée 97-98. Ca a commencé comme une poésie qui était malheureusement aussi dans ce carnet qui a été volé. C'était une poésie sur une cachette d'armes dans les Balkans - ça n'était pas sur le trouble en Irlande - et c'était au sujet d'une cachette d'armes et sur l'arrivée du printemps et le dégel de la terre et les gens s'enfonçant dans la terre pour y déterrer les armes et la conscience que la terre se rappelle et le sang se souvient et que les corps sont enterrés et les armes à feu aussi. C'était un genre de poème " terreux ". Je trimbalais le poème depuis quelques temps et mon 50ème anniversaire allait survenir alors que nous approchions de Belfast pour faire ce concert là-bas, où j'avais déjà joué deux ou trois fois auparavant.

La dernière fois que j'avais été à Belfast c'était pendant les années 80. ça a été vraiment impressionnant et, dans un sens, une expérience plutôt traumatique: l'endroit était une zone de guerre, l'hôtel dans lequel nous résidions avait des sacs de sable devant ses façades ainsi que des postes de contrôle militaires ; beaucoup de commerces dans la rue principale avaient été bombardés et j'étais simplement stupéfié de voir ça. tandis que nous nous approchions de nouveau de la ville je me suis souvenu du poème. J'ai commencé à le retravailler et il a commencé à se développer. Nous avions entre temps un Concert au Luxembourg et il y avait une forêt d'État là-bas et j'y suis allé pour une longue promenade. Nous étions à environ une semaine de notre prestation à Belfast et la chanson m'est juste venue à cet instant; elle a pris forme.

Il n'y avait pas beaucoup de concert qui passaient à l'époque par l'Irlande du Nord et le public nous en a été reconnaissant ; les gens nous disaient qu'ils étaient heureux que je sois venu. C'est toujours émouvant d'aller jouer là-bas et c'est génial de jouer en Irlande parce que c'est un lieu superbe pour la musique. L'Irlande, l'Italie, le Brésil - voilà des endroits où j'ai vraiment le sentiment que les gens saisissent ce que je leur chante.

Le sous-titre de la chanson est "le Fusil de Dieu," et nous allons peut-être inclure ce sous-titre entre parenthèses. Ces haines ancestrales, enracinées, presque tribales entre populations - le Tutsis et le Hutus, les Palestiniens et les Israéliens, entre des Protestants et des Catholiques en Irlande et entre les peuples dans le Balkans et en ancienne Yougoslavie - ce sont des querelles de sang qui, ici et maintenant ont une vie tenace qui menace la paix du monde. Le message simple de la chanson dit "de prendre le diable pour concitoyen" ce qui signifie accepter comme concitoyen la personne que vous détestez le plus. C'est un défi énorme pour les peuples que celui de former une certaine association pour l'avenir avec les gens qu'ils ont été habitués uniquement à vouloir tuer. L'Afghanistan aussi, c'est pareil; c'est le genre de brutalité dans laquelle les peuples plongent là où d'autres forces altruiste et éducatives pourraient montrer la voie. Trouver une moyen quelconque d'atténuer ou de faire cesser cela c'est notre tâche la plus importante dans l'ère post-guerre froide.

Mean Old Man est un drôle de morceau de jazz, à mi-chemin entre Irving Berlin et Cole Porter.

Mean Old Man a débuté par une mélodie, à laquelle j'ai par la suite ajouté des accords. C'est un morceau très géométrique, si vous écoutez la mélodie. Il y a une montée chromatique implacables qui n'en finit pas de monter, et qui ensuite redescendent au point de départ presque par palier chromatique. Et c'est interrompu par une sorte de plateau musical qui est le pont. Ce plateau module un ton entier vers le haut et par un tour arrive de nouveau au tout début de ces lignes de montée. J'y ai ajouté des cordes et ensuite j'ai collé à cette mélodie très spécifique de très petits espaces pour gigoter. Il fallait qu'il possède une cadence très spécifique et les syllabes devait entrer d'une certaine façon à l'intérieur et cela m'a demander un temps fou pour essayer d'écrire des paroles dessus.

Je bien dû parcourir 50 bornes tout autour de mon quartier à Boston, juste pour tuer le temps en attendant que tout se mette en place dans ma tête. Puis finalement, un jour avant que nous ne n'entrions au studio pour l'enregistrer, la chanson s'est, d'un seul coup, mise en place. Ainsi, voici cette chanson sur une personne que l'amour a chamboulé. Il y a une conclusion comique et c'est une chanson vieille mode dans sa structure de corde, le rythme également est démodé.

Le groupe que Russ Titelman a réunit pour ce morceau est composé de Larry Goldings et John Pizzarelli qui jouent respectivement le piano et la guitare, Cliff Carter qui joue une beau solo de corde que Dave Grusin a sélectionné et travaillé ; il y a Steve Gadd, Jimmy Johnson et moi-même. C'est un, exercice d'auteur-compositeur très ciselé.

Qu'est-il arrivé à tout le solo siffloté sur la démo originale ?

[sourire]j'ai sifflé sur l'enregistrement originale parce qu'il n'y avait pas encore de paroles à chanter. Mais je sifflote toujours durant la pause instrumentale de On The Fourth Of July, et il y a un peu de sifflotement à la fin de Whenever You're Ready et je sifflote énormément à la fin de Belfast à Boston. Donc , il y a une grande quantité de mon sifflotement sur ce disque.

Excellent sifflotement, à vrai dire.

J'ai un frère qui sifflote joliment, Hughie; c'est un siffleur de classe internationale. Mon père sifflotait également beaucoup. Mais je pense que cela vient surtout de ma grand-mère, Angelique Woodard - qui était une grand siffleuse. Nos vies beaucoup plus passives aujourd'hui; à l'époque la règle était que si tu voulais avoir de la musique autour de toi, il te fallait la fabriquer. Mais aujourd'hui ce n'est plus le cas. Il y a plus de siffleurs qu'on pourrait le croire, mais je ne connais aucun siffleurs professionnels.

La démo que vous avez enregistré pour la chanson Traveling Star - baptisée aujourd'hui My Traveling Star - n'avait pas de paroles, mais la mélodie était très affectée. Le paroles définitives semble très franche dans l'auto-évaluation et l'harmonie vocale enfle vers la fin des couplets comme des passages à l'orgue. Comment la chanson s'est-elle construite ?

Quiconque est parti avec moi en tournée les trois dernières années en reconnaîtra le contexte instrumental, parce que c'est la mélodie que je jouais durant les Soundchecks (vérification du son avant le concert). C'est de cette manière que mon mixer maison, John Godenzi, aime travailler. Il aime que vous lui jouez une chose à laquelle il est habitué; cela vous donne la gamme de la guitare, mais ça se répète; il peut donc placer tous les arrêts qu' il lui faut effectuer pour créer le son de la guitare [sur la table de mixage live]. Donc, les gens qui ont déjà entendu cette mélodie avant vont dire "Oh, c'est là qu'elle s'est venu se placer" et ils seront stupéfiés d'entendre la tournure qu'a pris dans une chanson cette mélodie à laquelle ils sont si familiers. Quand Godenzi l'entendra, il va probablement tomber en syncope. [Rires]

Mais de toute façon, j'avais cette mélodie pendant longtemps ; elle apparaît également dans d'autres chansons, parce que j'ai une chanson appelée Runaway Boy sur Never Die Young[1988] dans lequel on la retrouve. Et j'ai créé une petite musique pour un film documentaire et je l'ai également utilisé; c'était un film au sujet d'un périple que mon fils Ben [Taylor, de sa première femme Carly Simon] et moi avons effectué dans le Grand Canyon avec un type nommé Martin Litton, un héros légendaire du mouvement environnemental et une des premiers personnes à avoir fait descendre des groupes en bas de la Rivière du Colorado par le Grand Canyon dans ces doris en bois qu'il a aidé à concevoir. Ma fille Sally [Taylor, dont la mère est Carly Simon] chante les chœurs avec moi.

L'idée de tourner cela en une chanson sur l'appel de la grand'route est, j'imagine, un thème inévitable lorsque vous voyagez pour gagner votre vie. Finalement vous arrivez à vous sentir tellement à l'aise lorsque vous êtes en mouvement qu'il est difficile de ralentir, de rester en une endroit. Le dernier vers dit : " attache-moi et retiens-moi/ Enterre mes pieds dans le sol/revendique mon nom parmi les rachetés/et laisse-moi croire que c'est à cet endroit que j'appartiens."

Vous aimez vraiment voyager.

[Opinant du chef] je fais des tournées depuis si longtemps que c'est devenu une constante chez moi; c'est familier et d'un certain point de vue, ça ressemble à un foyer. L'autre chose, sur le fait d'être sur la route et de voyager, c'est que c'est une existence très fonctionnelle. Vous ne vous embarrassez pas de tout ces problèmes qui vous embrouillent l'esprit; vous êtes juste concentrés sur une seule chose. Mais il manque beaucoup de choses. Donc c'est une sorte de version romantique d'une chanson sur l'envie de voir le monde. Il est plus romantique d'y penser en termes de vagabondage, de wagons de marchandises et de voyage sur les rails que d'y penser en terme de file d'attente aux guichets de sécurité et de contrôle à l'Aéroport Logan.

Mais j'aime vraiment la manière dont le morceau est sortie et il y a comme une déclaration-réponse qui se poursuit avec l'énoncé du chœur "Observent mon dos et éclairent ma chemin" et ensuite le chœur répond, "Mon étoile voyageuse, mon étoile voyageuse." Puis le chant principal dit, " Protège ceux qui sont nés le jour de la St Christophe " et ensuite le chœur lance, " Vieux chien des routes, jeune fugitif. "

Pour moi c'est une chanson est très (Stephen) Foster-esque, très américaine. Il y a tout un tas d'interprétation sur le sens de la chanson mais je pense à (Aaron) Copland et à Foster, et un peu à Hoagy Carmichael - bien que cela se termine presque inexplicablement dans une ambiance brésilienne dans la coda de la chanson.

Raised Up Family ressemble à une réflexion teintée de Gilligan's Island (ndt : série américaine à succès des années 60) sur vos racines, datant de vos ancêtres écossais, des marins qui ont amerri ["le bateau s'est déposé sur le rivage/de cette île déserte inexplorée"] dans la Caroline du Nord à la fin des années 1700.

[sourire] Lorsque j'étais sur les routes l'été dernier, j'avais pris l'habitude d'introduire ce morceau en disant que c'était le côté obscur de "Shower The People. C'est une chanson sur la famille, mais une famille pas aussi brillante et heureuse que ça. C'est sur le besoin de vivre par soi-même - "Dieu bénissent l'enfant qui peut apprendre à vivre seul" c'est ce que dit premier vers maintenant .

Cette chanson est une de ces choses personnelles, autobiographiques. Elle parle de Raleigh, North Carolina [La région dans laquelle Taylor a passé son enfance] et ça sonne comme un arrêt à bord du "Night Train" de James Brown. Pour vous dire la vérité, c'est parti de ce morceau! [Rire sous cape]

Vous rendez hommage au Rythm and Blues du Sud dans tellement de vos morceaux.

Ouais et mon frère Alex m'a tout appris là-dessus. Il m' a exposé à ça. Ce que vous mentionniez tout à l'heure s'applique essentiellement à la scène de la Beach Music dans la Caroline du Nord, la Virginie et la Caroline du Sud; c'était essentiellement l'époque des parties, la Shag Music. Ma belle-soeur Brent, la veuve de mon frère Alex, sait danser le Shag mais moi non. (haussant les épaules avec un rire timide) c'est en rapport avec la répartition du poids.

Carry Me On My Way - mentionné une fois comme Come With Me On My Way - est une chanson très émouvante.

J'avais à peu près entièrement écris Carry Me On My Way lorsque nous l'avons enregistré la première fois ( en tant que démo) et pour moi, elle sonne énormément comme un thème du Sud-ouest que nous avons renforcé en y ajoutant des sons de castagnettes et d'éperons. A ce propos : lorsque aujourd'hui vous demandez à un percussionniste un bruit d'éperons, si vous demandez à Luis Conte, il vous dira : "Oh, ce dont tu as besoin c'est d'une Belette de Jardin" il s'agit, en fait, d'un dispositif de jardinage que vous achetez chez dans les quincailleries spécialisées. C'est constitué d'étoiles [de métal] qui tournent l'une sur l'autre; vous frottez la surface de la terre avec et ça la brise. Mais si vous prenez ces étoiles et les frappez ensemble, cela donne le son ching; il n'y a aucun autre moyen d'obtenir ce son - à moins que les gens n'écrivent pour proposer un autre moyen.

Mais cette chanson est également très personnelle. Je chante, "J'ai l'impression de porter les vêtements de mon père/ de chanter une chanson que mon frère pourrait chanter" et ensuite, "je me suis tourné pour cacher mon visage/ils sont parti sans une trace." C'était agréable quand ces vers sont sortis.

C'est sans aucun doute une de mes chansons favorites sur le disque. Elle a un refrain choral très puissant, qui est dans une clef différente du reste du morceau. Sally chante avec moi dessus. J'aime la façon dont on arrive au refrain et j'aime la sensation qu'on ressent lorsqu'on est à cheval sur ce vers et qu'on le répète quatre fois de suite.

Je l'ai enregistré avec une guitare synthétiseur qui a un bloc de son qui suit les mêmes accords que je joue sur la guitare. Ça donne à un écho peu ordinaire.

Un premier mixage de Caroline I See You était disponible en prime sur le sampler du Pull Over Tour, un EP souvenir offert lors de vos concerts du Pull Over Tour.

C'est exact nous avons sorti une première version, mais nous l'avons retravaillé depuis. C'est une chanson pour ma Kimmie et c'est une chose agréable en 6/8. Il y a une longue introduction dont je ne suis pas peu fier. C'est une chanson d'amour directe, reconnaissante. Absolument aucun mystère dedans. Mais je dois également vous dire que lorsque j'ai joué Caroline I See You pour la famille du frère de Kim, il y a une partie de la chanson où je dis, "je te ...ravirai à ta famille." Son neveu, Albert, qui avait à ce époque-là 9 ans environ, a levé ses poings quand il a entendu ça. [rire] j'ai trouvé ça génial; c'était drôle.

Baby Buffalo est une chanson très atmosphérique, presque onirique qui semble parler de lvotre prise de conscience soudaine et simultanément de l'enfance, de la vieillesse et de la mort.

Le titre de travail était "Etes-Vous Là?" Et puis le chœur est arrivé. Cette chanson j'ai du mal à en parler. Un autre titre était "la Suite 16 ", comme pour une suite d'hôpital. Je ne sais pas si cette intro survivra au mixage final du disque, mais la version actuelle du morceau commence par une sorte de machine de respiration, donc c'est une chanson qui n'est pas sans m'évoquer les allées et venues dans les couloirs d'un hôpital. Il a vraiment profité de toutes ces expériences qu'il m'a fallu subir au cours des 10 dernières années, avec les décès de mon frère Alex, de mon papa et de Don [Grolnick] - il y en eu tellement. D'une façon ou d'une autre, tous ces visages sont à l'intérieur de ce morceau. L'origine de ce morceau est un véritable mystère pour moi. elle a surgit brusquement, le chœur excepté.

Le chœur, je l'ai écrit durant les tout derniers jours de l'hiver dernier et c'est, en fait, la réunion de plusieurs choses. J'ai rêvé d'un bébé bison; c'était un rêve incroyable pour moi qui se déroulait dans un genre de hutte (comme on en trouve en Ecosse) quelque part sur les landes, avec une certaine vieille dame antique dans la pièce de devant me faisant savoir que le Bouddha s'était réincarné dans la salle du fond. Alors je pénètre à l'intérieur la chambre et il y a là ce berceau tressé. Je l'ouvre et il y a ce bébé bison couché là, avec un nez noir et des yeux noirs brillants; mais mince et avec une forme presque humaine et couvert de cette belle fourrure noire. Je n'ai aucune idée de la signification de ce rêve. Mais je ne me rappelle pas souvent de mes rêves, alors celui-ci s'est comme qui dirait attardé.

Aviez-vous mangé un haggis [un plat écossais traditionnel composé du cœur haché, du foie et des poumons d'un mouton, qu'on fait bouillir dans la cavité de l'estomac de l'animal avec de la graisse de rognons et des épices] avant de vous coucher cette nuit-là ?

[Les rires] Il se peut que j'en ai mangé, en effet; cela peut avoir été un rêve inspiré par le haggis. Mais qu'importe, voilà l'origine de "Baby Buffalo" et ce qui a fait prendre à ce morceau cette forme particulière. Je l'aime beaucoup et je trouve qu'elle résonne vraiment, mais je ne sais pas vraiment d'où il vient.

Noël dernier, vous avez repris un standard de Noël composé par Hugh Martin et Ralph Blane et votre interprétation a acquis une nouvelle signification pour beaucoup de gens à la suite le 11 septembre. Dans votre modeste déclaration sur la couverture du disque promotionnel "Have Yourself a Merry Little Christmas" vous appelez votre interprétation un "amusement triste."

Amusement triste, oui. Nous étions en studio en train d'enregistrer "Mean Old Man"avec grand orchestre et nous avons obtenu le bon résultat tellement rapidement que nous cherchions quelque chose d'autre pour finir la session. J'ai suggéré ce morceau; c'était un arrangement à la guitare que j'avais depuis très longtemps. Il semble vraiment avoir capté
l'état d'esprit particulier qui existait l'automne dernier et pendant Noël. Nous avons voulu le sortir et je suis heureux que nous ayons fait.

L'industrie du disque est finalement arrivée à reconnaître votre stature unique et la dose de travail que vous avez abattu dans votre carrière. En attendant, cet album est au niveau de vos meilleurs efforts, comme Dans la Poche.

Il y a eu une période de deux - ou trois ans de récompenses surprenantes, y compris le Century Award (la Récompense du Siècle). C'est très gratifiant . Il y a une périodes où les choses arrivent très vite et vous êtes juste " hors de la boîte " et vous inventez beaucoup de choses et vous avez juste à l'enregistrer et le sortir et parfois ça réussit, parfois non..

J'écoute beaucoup de mes premiers morceaux et me dis : "eh bien!, c'est une grande chanson, mais nous n'y sommes pas réellement arrivé," ou "je n'y suis pas tout à fait arrivé avec celle-là." Mais il n'y a aucun doute que, dans un facteur de 2 ou 3 - j'ai passé plus de temps sur ce disque et il a absorbé plus d'énergie et persistance que tout ce que j'ai pu faire auparavant.

Peut-être il est-ce parce que je travaille à nouveau avec mon vieux copain Russ et qu'il est extrêmement patient et il sait aussi ce qu'il peut attendre de moi. Nous avons réalisé ensemble deux de mes albums préférés, Gorilla et In The Pocket, et j'ai toujours voulu retravailler avec lui. Il a fallu beaucoup de temps avant que nos deux sociétés de disques nous permettent de nous réunir à nouveau. Il est de nouveau indépendant et nous avons donc pu nous atteler à ce disque et j'attendais ce moment depuis très longtemps.

Je suis heureux de vous entendre dire que vous appréciez In the Pocket. Je pense vous avoir dit auparavant que In the Pocket et Gorilla étaient des disques sur lesquels je me suis senti comme un travailleur régulier, qui prend sa feuille de pointage, donne un coup de perforation dedans et effectue son travail du jour au studio, qui était dans le bâtiment arrière de Warner bros. [dans la Californie du Sud]. Russ était avec Lenny Waronker un producteur-maison ; Lee Herschberg était l'ingénieur-maison - nous avons enregistré tout l'album à Amigo, le studio d'enregistrement de Warner bros. à Los Angeles. Personne ne souciait de ce qu'un album était supposé être!

Cet album-ci a vraiment exigé de nous que nous nous y accrochions et que nous voyions au delà. J'ai vu un documentaire sur Kurasawa et ses films, les Sept Samouraï en particulier, qui lui a pris trois ans et peut-être demandé une année de montage. Cela a détruit sa santé, a fait vivre à ses acteurs et son équipe un véritable enfer et a mis leurs vies en danger, a mis le studio qui a produit ce film - un des plus grand au Japon à l'époque- au bord de faillite. Mais le fait est que ce type avait une vision; il ne s'est pas soucié s'il allait se ruiner et s'il allait finir infirme. C'était plus important que quoi que ce soit d'autre et si vous signiez avec lui, vous saviez à quoi vous attendre étant donné sa personnalité

Ce documentaire été une source d'inspiration pour moi lorsque j'ai commencé à penser à ce disque, que, peut-être, nous ne pourrions pas travailler avec un sens du détail aussi scrupuleux. Je me suis soudain rendu compte que les morceaux me plaisaient tellement que je désirais y mettre le temps qu'il fallait, que je voulais tenter de l'amener " à bon port ".

A l'instar de ASCAP (la Sacem américaine) et du Songwriter Hall of Fames qui l'ont reconnu en vous honorant récemment, je pense que vous représentez la grande composition de chanson depuis très, très longtemps - environ 35 ans, en fait.

Oh, je pense à moi comme étant en train d'inventer une musique à jouer lors de tournée et à enregistrer. Je ne concentre pas - et n'arrive pas à concentrer mes efforts - vers d'autres buts. Dans le métier de compositeur de chansons, il me semble prendre des thèmes familiers et continuer à les élaborer. Ces thèmes semblent tous être des déclarations très personnels, donc je dois être le genre singer-songwriter.

Ecrire des chansons peut être un travail très solitaire. Cela aide d'avoir une profession en plus.

Vous avez parfaitement raison. Au départ, cela vient d'une aliénation et d'une incapacité à pouvoir vous exprimer autrement. C'est comme un échappatoire. Mais une fois que cela devient la chose que vous faites et la chose qu'on attend de vous, vous avez besoin d'une raison pour continuer à travailler.

Il est drôle qu'un groupe de chansons s'avère souvent être à la douzaine et c'est la forme de mes oeuvres. Que ce soit pour les CDs, les albums, ou les cassettes, il y a toujours une douzaine de chansons environ. C'est une manière très arbitraire de regrouper une série de chansons.

Et ces chiffres se répètent tout autour de nous, comme avec l'horloge de studio qui se trouvent actuellement juste au-dessus de nos têtes. Les êtres humains semblent trouver un sens éternel de légitimité et d'équilibre dans une vie séparée en 12 heures.

[sourire] C'est vrais. Et peut-être est-ce la raison pour laquelle nous avons le blues à 12 mesures.

 

Timothy White est l'auteur Long Ago and Far Away: James Taylor, His Life and Music (Omnibus Press).

 


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