Eh
bien, je vais peut-être céder encore une fois,
Redescendre chez moi,
Route d'octobre,
Oh Terre Promise, et moi, toujours debout.
C'est une épreuve du temps
C'est un très bon présage.
"Route
d'Octobre " James Taylor, 2002
NEW YORK - "Il vous faut vous abandonner à quelque
chose" déclare James Vernon Taylor, 54 ans, tandis qu'il farfouille
dans les divers plats cuisinés, sandwichs assortis
et salades qui composent le buffet, au cours d'un après-midi ensoleillé
d'Avril dernier dans le studio d'Enregistrement de Right Track
Recording - juste à la sortie de Time Square à Manhattan.
" Il peut s'agir de travail ou de voyage et du besoin
de voyager, il peut s'agir d'amour, ou de destinée ou de mortalité, il peut s'agir de
l'acceptation du moins la possibilité de quelque chose
de plus grand que nous et que nous ne pouvons percevoir."
En ce jour de printemps,
Taylor est en train de méditer à la fois sur le processus
de devoir donner un nom à son nouvel album - baptisé
le jour-même October Road et dont la
sortie est prévue le 13 août sur le label Columbia
- et sur le fait même d'avoir décidé d'en réaliser un nouveau,
au vu de la complexité actuelle de sa
vie.
Marié pour la
troisième fois en février 2001, et père de
deux jumeaux qui viennent de célébrer leur premier
anniversaire en avril, c'est un Taylor svelte, à la mise impeccable et
au regard soucieux qui se trouve évoluer aujourd'hui sur un
plateau personnel et professionnel bien plus élevé
que celui qu'il aurait pu imaginer lorsque, en 1968,
paru son premier album sur le label Apple des Beatles.
À
cette époque, Taylor avait certes la distinction d'être
un des premiers artistes signés sur Apple mais également
l'inconvénient d'être une âme intensément
dérangée, remplie de doute sur elle-même avec
tout un tas de "dépendances" qui entraient en concurrence
avec ses talents.
Mais trois décennies plus tard, l'archétype du Singer-Songwriter
infatigable est l'une des figures les plus honorées dans la
musique populaire.
Descendant d'une famille
écossaise de marins si légendaire qu' Isaac Taylor,
l'ancêtre lointain, est cité dans les
romans nautiques à succès de Patrick O'Brian. James
a su gérer une odysée personnelle de découvertes
similaire à celle de cet ancêtre fameux,
qui, navigant en 1790 depuis Montrose, (Côte d'Angus en Ecosse)
jusqu'à New Bern, (Caroline du Nord) devint un commerçant
réputé dans l'Amérique post-révolutionnaire.
James a lui-même
grandi entre la Caroline du Nord et le Massachusetts, préférant
la musique à la vocation maritime ou médicale de
ses ancêtres, parmi lesquels son propre père, Isaac
Montrose Taylor II, ancien interne à l'Hôpital Général
du Massachusetts, ancien doyen de la Faculté de Médecine
de l'Université de la Caroline du Nord de Chapel Hill et
ancien capitaine de corvette de la Marine des Etats-Unis qui effectua
son service au Pôle Sud.
De tels faits épiques - et bien d'autres encore - sont
relatés sur October Road, une saga parfois mélancolique
mais toujours stimulante de vie, de mort et de régénération
qui, dans l'industrie du disque est déjà considéré
comme étant l'album le plus abouti de Taylor.
"Je suis tombé totalement sous le charme de cet album" avoue Lenny
Waronker, un des directeurs de la firme discographique DreamWorks,
qui, avec Russ Titelman, co-produisit deux des albums à
succès de Taylor: Gorilla (Warner, 1975) et In the Pocket (Warner, 1976). "De nos jours, il est très difficile et très courageux de faire des albums dans lesquels il ne s'agit que de
musique. Mais James et Russ l'ont fait, et nous avons affaire
à un disque beau, élégant dont l'extrême
retenue permettra aux auditeurs de faire tous sortes de découvertes.
Je pense qu'il remportera énormément de succès,
avant tout parce que c'est presque comme écouter James
Taylor pour la première fois."
Récipiendaire,
en 1998, du Century Award, distinction la plus haute attribuée
par le magazine Billboard et qui récompense un accomplissement
créatif, Taylor reste le centre d'attention d'un groupe
mondiale de fans affamés qui assurent à sa production
discographique un statut de platine et à chacune de ses
tournées, des concerts à guichets fermés.
Mais cinq ans sont passés depuis son album Hourglass,
récompensé en 1997 par deux Grammy Awards (pour le Meilleur Album
Vocal Pop et pour le Meilleur Enregistrement Non Classique de l'année) et
son public s'impatientait pour une suite.
"Je pense que
l'essentiel de nos jours pour un album, médite
Taylor, est que, s'il ne s'agit pas d'un effort majeur
et s'il ne représente rien de valable pour quelqu'un dans
ma position, alors à quoi bon se donner toute cette peine?
Il n'y a aucune raison de sortir un disque uniquement pour remplir
une part de marché. Il est important d'attendre jusqu'à
ce qu'il vaille vraiment la peine de tout mettre en branle et se
plonger dans des tracas infinis afin de sortir un disque et demander
aux gens - la maison de disques et mon public en l'occurence - d'y prêter
attention."
En conséquence
de cette attitude d'auto-évaluation - perspective tempérée
par un climat social et politique mondial sinistre, aussi bien
que par une série de rechutes personnelles récentes comprenant les décès successifs, au cours des années 90,
de son père Isaac, de son frère aîné
Alex, de son meilleur ami et producteur Don Grolnick et de son
batteur de longue date Carlos Vega - Taylor a résolu de
mettre la juste mesure de soin attentionné et de flair
positif dans la durée de musique qui lui reste encore à
accomplir. Comme il le chante de manière si émouvante
dans Carry Me on My Way sur October Road, "Je m'inquiète
de mes actions /Je pense aux dégâts que je provoque /
J'ai vu venir les séductions /d'Armageddon et Waterloo /
J'essaie de changer d'état d'esprit /J'ai gaspillé
un temps précieux."
Avec la ferme intention
de donner le meilleur de lui-même, Taylor à de nouveau fait appel à un
confrère qui dans le passé l'avait déjà
aidé à atteindre ce but, le producteur Russ Titelman,
avec qui il a enregistré des classiques tels que How Sweet
It Is (To be loved by you), Shower The People, Junkie's Lament et Mexico.
"James met la
barre tellement haute dans tout ce qu'il fait. Lorsque vous travaillez
avec quelqu'un comme lui, il vous faut assumer plusieurs casquettes"
explique Titelman. " Il écoutera mes convictions intimes et je ferais
de même avec lui. Mais une grande partie du temps se passe à "expérimenter" avec ses prestations, en tant que
vocaliste et en tant que guitariste, parce que les chansons le
méritaient. Au coeur de cet album, il y a son jeu de guitare,
son chant et ses qualités d'arrangeur. Sur ce disque, nous avons essayé
de préserver sa présence unique."
Au cours de l'année
passée, Taylor et Titelman ont permis à votre serviteur
de leur rendre visite au cours de l'enregistrement des sessions - qui
se sont déroulées aux Q Studios Division
à Somerville, Massachusetts, au Secret Studio sur la 57ème
Rue Ouest de New York et à Right Track sur la 48ème
Ouest - afin que je puisse observer et écouter la façon dont
se forgeaient les différentes parties d' October Road. Que ce soit dans
l'abandon dans le chant ou dans les subtilités du jeu de
guitare, Taylor et Titelman se sont inévitablement immergés
dans une nouvelle recherche du "bruit juste."
"James possède
deux cerveaux: celui d'un musicien, et celui d'un inventeur," raconte Titelman. "Je me rappelle, à
l'époque où nous travaillions ensemble dans les
années 1970, il est arrivé un jour avec l' idée
d'inventer " un orgue à voix " constitué
de notes qu' il aurait chanté et que nous lancerions en
boucle sur deux 24 pistes afin d'obtenir 48 notes ; ensuite
un technicien de chez Warner bros. Du nom de Al McPherson a créé
un clavier pour jouer ces notes - et nous l'avons ensuite utilisé sur des morceaux comme Shower The People."
"Pour cet album, continue Titelman, il était à nouveau à la
recherche constante de nouveaux sons. Sur "Carry Me on My Way" James
utilise une genre de guitare-synthétiseur qui donne à
la base du son cet écho particulier surgit d'un autre monde et il a
voulu que cet écho ait cette pulsion subliminale. Nous
avions déjà fait des choses comme cela auparavant, mais sur cet album
nous avons essayé de trouver de nouvelles façons
de personnaliser les subtilités qu'il désirait. "
"Il a comme ça tout un
tas d'autres petites inventions et d'idées issues d'un
autre monde !" lance Titelman avec un rire sous cape mêlé
d'émerveillement. "Il y a sa fameuse idée du "Taylor
Tidal Klaxon" qu' il voudrait voir utilisé sur l'Ile
de Martha's Vineyard. C'est un dispositif proche du tambour à
pétrole avec une bouée du type de celle qu'il y a dans
les toilettes et qui déclencherait la petite sirène
de corne à son sommet sitôt que la marée atteindrait
une certaine hauteur! "
"C'est le même
cerveau qui invente toutes ces idées," souligne Titelman.
"Par conséquent, j'imagine que ma part de travail en tant que producteur fut de descendre avec lui la
route de toutes ces idées musicales et j'avoue que, la plupart
du temps, quelque chose de génial se produisait. Et cela
valait vraiment le voyage, peu importe le temps que cela a pris."
L'objet de la musique
de Taylor a toujours été une plongée de plus
en plus profonde dans le sentiment d'attraction
unique de sa destinée personnelle. Remonter avec la
"clarté" c'est être capable d'avancer avec courage,
parce que toutes les destinations sont internes et le voyage est
le but.
"Nous aimons tous
l'écriture mélodique et inoubliable des chansons
de James de même que son jeu de guitare; il a acquis pour celui-ci
l'admiration de ses pairs " dit Titelman. "Mais je pense - et cela est encore amplement méconnu
- qu'il est également le héros vénéré d'un grand nombre de chanteurs. Je suis très lié à Renee Fleming,
qui est probablement la plus grande soprano d'opéra vivante,
une des plus grandes chanteuses sur terre. Et elle est folle de
James, parce que son phrasé est si beau. Ce qui est vraiment
génial avec lui c'est l'impression qu'il donne que cela lui est vraiment facile."
"Il est tellement
rare de pouvoir collaborer avec une personne au talent si immense,"
conclut Titelman. "Lorsqu'en février, nous étions
aux Studios de Capitole à Hollywood en train d'enregistrer
les arrangements de cordes avec le chef d'orchestre Dave Grusin,
James est entré dans le Studio B à 20h00 et tous
les musiciens se sont mis à l'applaudir. Dave Grusin s'est alors
levé et a dit : " Voici James Taylor, celui qui devrait
être choisi comme prochain poète-lauréat des
Etats-Unis... si seulement nous pouvions obtenir une administration
convenable à Washington!'"
Poète, humaniste,
inventeur, musicien, James Taylor excède la somme de ses
parties, toujours en quête, à l'intérieur et
à l'extérieur de lui-même, afin de créer
des albums qui investissent de nouvelles contrées. Et bien
souvent, personne n'est plus étonné du résultat
que l'homme lui-même. À la fin de Raised Up Family,
une nouvelle chanson semi-autobiographique, Taylor fait référence
de façon désabusée à Kundalini, un
concept existant dans le Bouddhisme tibétain, sur l'énergie
cosmique douloureuse mais révélatrice, une fusion de
la connaissance éternelle héritée du soi
et de la connaissance héritée du divin. "Eh Bien, j'avais
l'habitude de savoir pourquoi," entonne Taylor. "Non,
je ne sais plus pourquoi à présent / Il m'arrive de
poser la question au tonnerre Kundalini/ en dessous de mon plancher."
Lors de cette discussion
candide, Taylor partage son point de vue sur les kilomètres
parcourus, sur la route qui lui reste encore à faire
et sur la nouvelle exploration, tout au long de son nouvel album,
d'une odyssée humaine remplie de turbulences.
- Quelle était
votre idée en appelant l'album October Road ?
- J'aime la manière
dont le titre roule sur la langue et j'ai toujours voulu baptiser
la petite route qui conduit chez moi October Road (ndt: James
habite près d'une chaîne de montagne appelée
"October Mountains"). Un certain nombre de choses se sont
produites. Pendant un temps, j'ai pensé
appeler l'album Suite Sixteen, parce qu'il s'agit de mon 16ème
album et parce qu'une Suite est un genre d'uvre musical assez particulier. De plus, le titre se réfère à une suite d'hôpital
et aussi au morceau Sweet Little Sixteen de Chuck Berry.
J'adore cette chanson! October Road, pour moi, marche bien
mieux que As If, le titre original. Tout au long de l'enregistrement
de l'album, notre l'équipe pensait vraiment que As If allait être le titre définitif
de l'album.
Et quelle est l'histoire
derrière As If?
- As If est, en fait, le conseil qu'on donne généralement aux personnes qui ont quelques
difficultés avec la part spirituelle du programme de rétablissement
en 12 paliers (ndt : programme suivi par Taylor dans les années
80 pour se désintoxiquer). Certaines personnes rechutent
à cause de cela; elles voient parfois le programme comme
une manière détournée de leur enfoncer de
la spiritualité au fond de la gorge. Mais, en fait, le conseil qui
leur est donné c'est: "Faites comme si, jusqu'à ce que vous y parveniez." ou : "Agissez comme si vous aviez
la foi, comme s' il y avait un Dieu, comme si ces choses étaient
réelles; Agissez comme si vous croyez à ceci, agissez comme si
vous ressentiez cela. "Dans un système
de croyance ou dans une foi, la question n'est pas de savoir si
cela est vrai; le rationalisme même scientifique
est illusoire, à cause de la nature de la conscience humaine.
Donc l'idée n'est pas de savoir si la foi est vraie, mais
si cela fonctionne pour vous. Donc, le conseil que l'on vous donne
est authentique : " Découvrez si cela marche réellement
pour vous. "
Voila, pour moi, la
signification profonde caché derrière As If.
Mais c'est également une expression que les gens se lancent les uns
aux autres en parlant d'une chose futile et j'adore cette
expression. Mais le titre a depuis beaucoup été utilisé - deux albums, je crois, sont sortis sous ce titre l'année
passée. De toutes façons, cinq ans plus tard, October
Road est l'endroit où nous semblons avoir débouché
au bout de ce long voyage.
Vous avez passé
un certain nombre d'années sur cet album, en essuyant aussi
bien quelques revers - comme le vol de votre carnet de paroles
dans votre chambre d'hôtel - que de merveilleuses choses
dans votre vie privée - comme votre mariage avec Caroline
"Kim Smedvig" et la naissance de deux petits garçons,
Henry-David et Rufus-Logan. Lorsque vous regardez en arrière,
quel est votre sentiment intime sur la forme prise par ce nouveau projet,
d'après les espérances que vous pouviez avoir après
le succès de Hourglass ?
Eh bien, je pense avant
tout que c'est une bonne collection de chansons et je pense que
nous sommes approchés très près de leur réalisation
idéale. Vous écrivez quelque chose et vous entendez comment
cela va sonner, mais souvent vous vous éloignez de la vérité
si, pour une raison ou pour une autre vous n'arrivez pas à
l'exécuter exactement comme il faudrait. Mais Russ [Titelman]
a été extrêmement patient et nous avons passé
tous le temps qu'il fallait, afin d'essayer d'obtenir tout ce
qui était nécessaire pour obtenir le résultat
souhaité.
Une autre chose à
mentionner à ce propos est qu'au départ, nous
avons enregistré uniquement avec la batterie, la basse
et la guitare; Clifford Carter a certes joué des claviers
sur plusieurs morceaux, mais dans l'ensemble, c'est un
album très centré autour de la guitare. C'est presque
exclusivement ma guitare, bien que Ry Cooder joue joliment sur
le morceau October Road et Michel Landau joue vraiment magnifiquement sur
plusieurs morceaux et exécute un superbe solo sur Raised
Up Family. Mais il s'agit principalement de ma guitare, de la basse de Jimmy Johnson
et due jeu de batterie de Steve Gadd. Greg Phillinganes joue la
plupart des claviers. Mais ce sont les plus grands, les meilleurs
musiciens disponibles sur le marché.
Nous avons donc passé
énormément de temps à essayer toutes sortes
de trucs différents. Nous avons obtenu deux ou trois superbes
arrangements de corde de Dave Grusin et j'ai moi-même
effectué de nombreux arrangements vocaux, en créant les
choeurs sur plusieurs chansons. Il nous a également fallu
beaucoup de temps pour tomber juste; l'enchaînement habituel
des essais et des erreurs.
Avec Hourglass,
vous jouiez de tous vos points forts - de bonnes ballades, des
chansons enlevées, des histoires fortes, un talent certain
de conteur et une instrumentation et des textures
vocales irréprochables. Cet album-ci semble encore meilleur,
à cause de votre travail avec les harmonies et les
touches vocales, tout comme votre jeu de guitare, qui sert presque
comme une deuxième voix principale.
Oui! Ma manière
habituelle de travailler au cours les deux dernières décennies,
était la suivante: j'écrivais les chansons à
la guitare mais dans ma tête, je les entendais jouées
par un groupe; et ce que je faisais en général, c'était
que je les jouaient à [feu] Don Grolnick et il créait alors
une version piano de la chanson qui était plus aisément
communicable aux autres membres du groupe; on développait
la version de l'arrangement piano afin de créer la musique
pour le groupe. Sur le dernier album, Clifford Carter a rempli
cette tâche. Mais cette fois-ci, à cause de la nature
du démarrage du projet - une nature très expérimentale,
avec les mélodies, en quelque sorte, à moitié
cuites, et dont j'ai voulu enregistrer une démo avant d'aller
plus loin - nous avons fini par fixer ces choses avec juste la
guitare et cela a été une façon très
intéressante de commencer. Puis nous sommes retournés
en studio et avons vraiment travaillé sur la guitare. Une
grande partie du travail sur le disque, a été
de "l'entretien", un genre de travail tout en finesse -
les derniers 5 % - qui constituent le travail de son sur l'album
- a requis la moitié de notre effort.
Vous avez enregistré
certaines de vos premières démos au fin fond
de l'Etat de New York.
[Opinant du chef] Nous
sommes montés à Rochester - parce que c'est l'endroit
où réside Steve Gadd - afin de faire nos deux ou
trois premières sessions d'enregistrement. C'est là
où nous avons enregistré une bonne partie du disque,
nous avons enregistré certains morceaux ici-même
au Clinton Sound de New York. Mais une grande partie de ces enregistrements
ont dû être réenregistrer à Rochester,
parce que Steve habitait là-bas et nous tenions absolument
à l'avoir sur les morceaux. Et puis, comme je l'ai mentionné
plus tôt, Kim et moi nous sommes fait cambrioler notre chambre
d'hôtel à l'Hôtel Trump International.
Pris à l'atout
par l'atout! (ndt- jeu de mot difficilement traduisible. "Trumped
by Trump" - Trump signifiant "atout" en français)
C'est tout à
fait ça! [rire] cela nous a en effet laissé sur
le carreau! Mais ils étaient partis. Je ne pense pas qu'on
ait réellement eu l'intention de voler les chansons de
quiconque, mais on a mis la main sur tout ce qui se trouvait
dans la chambre et il se trouve qu'une des choses sur laquelle
ils ont mis la main est ma petite sacoche qui, j'imagine pouvait
passer pour un étui de caméra. A l'intérieur,
il y avait un magnétophone avec mes notes musicales et
un journal - un petit livre relié - que je tenais depuis
trois ans avec des notes dessus. J'avais, heureusement, dupliqué
la bande de la partie musicale, la partie déjà enregistrée,
quelques semaines avant qu'elle ne soit volée, ainsi la
plupart des morceaux ont été sauvegardés.
Mais toute la partie avec les paroles a été volée,
donc je me suis trouvé a devoir enregistrer environ sept
ou huit chansons qui étaient lyriquement dans un état
complètement inabouti. Habituellement, je termine un ou deux
morceaux par album de cette manière, mais c'était
la première fois qu'il me fallait en faire plusieurs.
Ainsi pour répondre
à votre question au sujet de l'écriture des paroles,
j'avais une quantité énorme de musique spécifiquement
pour écrire puisque je n'avais aucune copie du carnet.
Dans ces cas-là, il vous faut alors vous terrer quelque
part et regarder fixement la page blanche et traverser ce qu'il
vous faut traverser. J'ai un espace studio pas très loin
de là où je vis à Boston et j'y allais et
me mettais au travail quelques heures chaque jour. Cela m'a demandé
du temps pour créer ces paroles. Les quatre dernières
chansons ont été écrites après ma
tournée de l'été dernier (ndt : The Pull
Over Tour); j'ai arrêté la tournée en Novembre
et j'ai passé tout Novembre, tout Décembre et la
majeure partie de Janvier à essayer de remplir les cases
vides, relier les pointillés et essayer de faire de ces bribes des chansons. Il est simplement advenu qu'au bout de cet
effort nous avons obtenu des choses comme My Traveling Star, Mean Old
Man, October Road et Baby Buffalo. C'est une chance que tout se
soit finalement bien terminé.
Parlons du morceau
d'ouverture de l'album, September Grass, une ode évocatrice
d'un passage à l'âge adulte "
Il a été
composépar mon vieux pote, John Sheldon; lui et moi avons
grandi ensemble. De temps en temps, John me donnait, ou me faisait
parvenir par sa soeur Phoebe - une vieille et tendre amie - quelques
enregistrements. C'est un des morceaux qui m'intéressaient
depuis environ sept ou dix ans et j'ai donc travaillé dessus.
Il possède tout une série de morceaux de ce genre;
c'est vraiment un excellent auteur-compositeur, quoique relativement
inconnu en dehors de l'Ouest du Massachusetts, où il réside.
Nous avons appris la guitare ensemble et nos familles étaient
très proches; nous avons donc grandi dans le même
contexte musical. J'ai toujours désiré reprendre une de ses chansons
et celle-ci est très agréable. Sa version à
lui à plus de pêche. Ma version à moi est
relativement calme, mais c'est ce que vous obtenez avec moi.
C'est un arrangement spécifiquement créé
pour guitare et je suis très satisfait de la manière
dont le morceau est sorti.
La chanson est tellement
sur la même longueur d'onde musicale que vos propres compositions.
Sa compatibilité de "ton" le
met sur un pied d'égalité avec ceux que vous écriviez
pendant des années avec un collaborateur aussi proche que
Kootch [Danny Kortchmar].
Eh Bien, c'est exactement
ça: ma relation avec John date d'aussi loin - aussi
loin que celle avec Kootch.
Le chant scandé
à la fin de September Grass sonne presque africain.
J'ai également
eu cette impression; ce choeur de basse à cappella sonne
presque comme Ladysmith [Black Mambazo]. Le choeur est constitué
de David Lasley, Arnold McCuller et Kate Markowitz
- mes choristes habituels - avec Kim et moi en plus. C'est une
surprise à la fin d'une chanson comme celle-là,
car ma version à moi possède ce son californien
très cool de la fin des années 70. On ne sait jamais
vraiment où l'on va aboutir. Les tournures maladroites
et les choses apparemment hors de propos se révèlent
souvent être les idées les plus intéressantes.
Quelle est l'origine
de la chanson October Road, deuxième morceau d'un album
qui en comporte douze?
Mon héros à
la guitare c'est Ry Cooder. Nombreux sont les gens qui savent que Ry est
une des principales forces génératrices de la musique
américaine - et pas uniquement de la musique américaine
- c'est un authentique musicologue. Mais Paradise and Lunch
(Reprise, 1974), que Russ Titelman a également produit,
à eu sur moi une énorme influence. Le refrain sur
October Road est vraiment un refrain instrumental qui essaie de
sonner comme Ry Cooder autant que faire se peut. L'étonnant
dans l'histoire, c'est que Russ a demandé à Ry s'il
voulait bien jouer deux ou trois passages et celui-ci a consenti
à le faire. Donc, le morceau a fini par contenir l'homme
qui l'a généré. Lyriquement, c'est une chanson
assez simple, une simple chose du style "retour à la
campagne".
En écoutant
la démo d'October Road en novembre dernier - lorsque le
morceau s'appelait encore Cakewalk - il n'y avait qu'une guitare
et une batterie, la voix n'existait pas encore, à part
quelques "la, la, la". L'enregistrement final sonne
toujours aussi intime, comme un orchestre qui jouerait sous un
porche, la guitare acoustique restant malgré tout l'épine
dorsale de la chanson.
C'est une bonne remarque.
Cela est probablement dû au fait que c'est un morceau assez
subtile qu'il vous faut faire attention à ne pas trop
surcharger. Il est difficile pour les gens de doubler un morceau
et, dans le même temps, vouloir le faire sonner intime et authentique;
c'est vraiment beaucoup demander aux musiciens que de jouer sur
un morceau qui a déjà été fixé
et leur demander de trouver quelque chose qui puisse coller en
tant que doublage comme si leur partie avait été
joué au même moment. Mais ce sont les meilleurs musiciens,
les meilleurs disponibles sur le marché. Michel
Brecker joue un solo de saxophone sur October Road, le genre
de morceau pour lequel on n' a pas l'habitude de le solliciter
- un morceau du genre ragtime campagnard - et il nous a créé
une partie de cuivres en trois enregistrements tricotés
fin.
Au cours de l'enregistrement
de Hourglass, je me leurrais moi-même en restant
ordinaire et détendu et en me disant, "Ce ne sont
que des démos, après tout." Dans parfois, c'est le cas,
en effet, et il vous faut vous revenir dessus et réarranger
ou recouper, mais dans des nombreux cas ces "démos"
s'avèrent avoir l'énergie précise que vous recherchez.
On the Fourth of
July - initialement baptisée Philosopher's Stone et premier
single à passer à la radio le 25 juin - semble être
une chanson sur le fait de connaître le vocabulaire émotionnel
d'une autre personne.
C'est une chanson d'amour,
ce n'est pas vraiment sur le 4 Juillet (ndt : fête nationale
américaine correspondant à l'anniversaire de l'Indépendance
des Etats-Unis); Cela se déroule simplement ce jour-là.
C'est un genre de chose imaginaire, une invention. Elle possède deux lignes
mélodiques qui se répètent tout au long de
la chanson. C'est un genre de concept à la Jobim ( le compositeur
brésilien Antonio Carlos Jobim). Cela ressemble à
un casse-tête chinois, ou un Rubik's Cube, le but étant de joindre toutes les parties ensemble ; celles-ci doivent
coïncider de manière rotative. La mélodie
signifiera quelque chose lors d'une certaine phase de changement,
mais lorsque cette roue change par dessous et que vous répétez
la mélodie, elle assume une harmonie différente par rapport
aux accords.
C'est tellement important
de bien choisir la personne qui sera votre partenaire de vie
et pourtant [son rire sous cape augmente] cela semble si aléatoire
et au petit bonheur la chance, c'est vraiment remarquable. Mais
comme tant de mes chansons, celle-ci contient une certaine connexion
avec ce qui s'est réellement passé dans ma vie mais
ce ne sont pas les faits exacts. Il n'y a pas non plus de bar
appelé le Yippee Cai O, ou de boîte de nuit
appelée le Mesa Dupree - mais j'ai eu besoin de
"Dupree" pour rimer avec "Places to be."
Ce besoin de rimer! [Rire]
Vous avez déclaré
être votre propre biographe. Mais vous êtes également
un excellent conteur.
C'est une fiction sur
des gens qui se rencontrent et tombent amoureux, mais il est agréable
d'avoir des paroles qui disent, "le gars qui a trouvé
la pierre philosophale/enterrée profond dans la terre comme
un os de dinosaure/qui est tombé sur toi/ à deux
heures moins le quart/ La larme à l'il pour le 4
juillet/pour les patriotes/et les soldats de l'armée d'indépendance/Et
ces choses que tu imagines qu'ils croyaient à l'époque."
[Le rire] Alors, il faut prendre un peu de distance avec les faits,
au lieu de croire en eux, les regarder un peu à côté
et continuer : "Comme la Liberté / Et la terre de la
liberté - à l'origine, ce devait être "l'autorité
de la loi et les droits de l'homme," mais pour quelque obscure
raison "le Royaume de Dieu" est venu s'insinuer la-dedans,
suivi de "Avec la minuscule voix d'étain/d'un groupe
à la radio/chantant 'l'Amour doit s'ériger. '"
Cette dernière
phrase est-elle inspirée par la vieille chanson du groupe
Carolina Beach Music?
Oui! Vous vous rappelez
les Showmen, qui chantaient,"Il s'érigera" ?
[Grand rire] C'est ce qui se faisait de mieux à l'époque!
Il y avait sur ce disque une grande tension vocale. Russ connaît
Général Johnson, le gars qui l'a chanté.
"Whenever You're
Ready" que vous aviez auparavant intitulé " Whenever
I'm Ready" ressemble une chanson de séduction.
[Inclinant la tête]
Tout dépend de quel point de vue vous placez. "Whenever
I'm ready." [Rire sous cape] Cela pourrait être une
chanson de séduction. D'autres personnes m'ont dit que
ça leur faisait penser à une chanson de guérison,
avec un fort message de rétablissement. Ils serait idiot
d'écarter ou de se fermer à n'importe laquelle de
ces interprétations possibles. C'est un morceau léger,
une chose joyeuse et c'est sorti tout seul.
"Belfast à
Boston" est peut-être la première chanson que
vous ayez écrite - et vous l'avez chanté en Irlande.
Je crois,oui. Je pense
que nous l'avons joué à Belfast au cours de la tournée
97-98. Ca a commencé comme une poésie qui était
malheureusement aussi dans ce carnet qui a été volé.
C'était une poésie sur une cachette d'armes dans
les Balkans - ça n'était pas sur le trouble en Irlande
- et c'était au sujet d'une cachette d'armes et sur l'arrivée
du printemps et le dégel de la terre et les gens s'enfonçant
dans la terre pour y déterrer les armes et la conscience
que la terre se rappelle et le sang se souvient et que les corps
sont enterrés et les armes à feu aussi. C'était
un genre de poème " terreux ". Je trimbalais
le poème depuis quelques temps et mon 50ème anniversaire
allait survenir alors que nous approchions de Belfast pour faire
ce concert là-bas, où j'avais déjà
joué deux ou trois fois auparavant.
La dernière
fois que j'avais été à Belfast c'était
pendant les années 80. ça a été vraiment
impressionnant et, dans un sens, une expérience plutôt
traumatique: l'endroit était une zone de guerre, l'hôtel
dans lequel nous résidions avait des sacs de sable devant
ses façades ainsi que des postes de contrôle militaires
; beaucoup de commerces dans la rue principale avaient été
bombardés et j'étais simplement stupéfié
de voir ça. tandis que nous nous approchions de nouveau
de la ville je me suis souvenu du poème. J'ai commencé
à le retravailler et il a commencé à se développer.
Nous avions entre temps un Concert au Luxembourg et il y avait
une forêt d'État là-bas et j'y suis allé
pour une longue promenade. Nous étions à environ
une semaine de notre prestation à Belfast et la chanson
m'est juste venue à cet instant; elle a pris forme.
Il n'y avait pas beaucoup
de concert qui passaient à l'époque par l'Irlande
du Nord et le public nous en a été reconnaissant
; les gens nous disaient qu'ils étaient heureux que je
sois venu. C'est toujours émouvant d'aller jouer là-bas
et c'est génial de jouer en Irlande parce que c'est un
lieu superbe pour la musique. L'Irlande, l'Italie, le Brésil
- voilà des endroits où j'ai vraiment le sentiment
que les gens saisissent ce que je leur chante.
Le sous-titre de la
chanson est "le Fusil de Dieu," et nous allons peut-être
inclure ce sous-titre entre parenthèses. Ces haines ancestrales,
enracinées, presque tribales entre populations - le Tutsis
et le Hutus, les Palestiniens et les Israéliens, entre
des Protestants et des Catholiques en Irlande et entre les peuples
dans le Balkans et en ancienne Yougoslavie - ce sont des querelles
de sang qui, ici et maintenant ont une vie tenace qui menace la
paix du monde. Le message simple de la chanson dit "de prendre
le diable pour concitoyen" ce qui signifie accepter comme
concitoyen la personne que vous détestez le plus. C'est
un défi énorme pour les peuples que celui de former
une certaine association pour l'avenir avec les gens qu'ils ont
été habitués uniquement à vouloir
tuer. L'Afghanistan aussi, c'est pareil; c'est le genre de brutalité
dans laquelle les peuples plongent là où d'autres
forces altruiste et éducatives pourraient montrer la voie.
Trouver une moyen quelconque d'atténuer ou de faire cesser
cela c'est notre tâche la plus importante dans l'ère
post-guerre froide.
Mean Old Man est
un drôle de morceau de jazz, à mi-chemin entre Irving
Berlin et Cole Porter.
Mean Old Man a débuté
par une mélodie, à laquelle j'ai par la suite ajouté
des accords. C'est un morceau très géométrique,
si vous écoutez la mélodie. Il y a une montée
chromatique implacables qui n'en finit pas de monter, et qui ensuite
redescendent au point de départ presque par palier chromatique.
Et c'est interrompu par une sorte de plateau musical qui est le
pont. Ce plateau module un ton entier vers le haut et par un tour
arrive de nouveau au tout début de ces lignes de montée.
J'y ai ajouté des cordes et ensuite j'ai collé à
cette mélodie très spécifique de très
petits espaces pour gigoter. Il fallait qu'il possède une
cadence très spécifique et les syllabes devait entrer
d'une certaine façon à l'intérieur et cela
m'a demander un temps fou pour essayer d'écrire des paroles
dessus.
Je bien dû parcourir
50 bornes tout autour de mon quartier à Boston, juste pour
tuer le temps en attendant que tout se mette en place dans ma
tête. Puis finalement, un jour avant que nous ne n'entrions
au studio pour l'enregistrer, la chanson s'est, d'un seul coup,
mise en place. Ainsi, voici cette chanson sur une personne que
l'amour a chamboulé. Il y a une conclusion comique et c'est
une chanson vieille mode dans sa structure de corde, le rythme
également est démodé.
Le groupe que Russ
Titelman a réunit pour ce morceau est composé de
Larry Goldings et John Pizzarelli qui jouent respectivement le
piano et la guitare, Cliff Carter qui joue une beau solo de corde
que Dave Grusin a sélectionné et travaillé
; il y a Steve Gadd, Jimmy Johnson et moi-même. C'est un,
exercice d'auteur-compositeur très ciselé.
Qu'est-il arrivé
à tout le solo siffloté sur la démo originale
?
[sourire]j'ai sifflé
sur l'enregistrement originale parce qu'il n'y avait pas encore
de paroles à chanter. Mais je sifflote toujours durant
la pause instrumentale de On The Fourth Of July, et il y a un
peu de sifflotement à la fin de Whenever You're Ready et
je sifflote énormément à la fin de Belfast
à Boston. Donc , il y a une grande quantité de mon
sifflotement sur ce disque.
Excellent sifflotement,
à vrai dire.
J'ai un frère
qui sifflote joliment, Hughie; c'est un siffleur de classe internationale.
Mon père sifflotait également beaucoup. Mais je
pense que cela vient surtout de ma grand-mère, Angelique
Woodard - qui était une grand siffleuse. Nos vies beaucoup
plus passives aujourd'hui; à l'époque la règle
était que si tu voulais avoir de la musique autour de toi,
il te fallait la fabriquer. Mais aujourd'hui ce n'est plus le
cas. Il y a plus de siffleurs qu'on pourrait le croire, mais je
ne connais aucun siffleurs professionnels.
La démo que
vous avez enregistré pour la chanson Traveling Star - baptisée
aujourd'hui My Traveling Star - n'avait pas de paroles, mais la
mélodie était très affectée. Le paroles
définitives semble très franche dans l'auto-évaluation
et l'harmonie vocale enfle vers la fin des couplets comme des
passages à l'orgue. Comment la chanson s'est-elle construite
?
Quiconque est parti
avec moi en tournée les trois dernières années
en reconnaîtra le contexte instrumental, parce que c'est
la mélodie que je jouais durant les Soundchecks (vérification
du son avant le concert). C'est de cette manière que mon
mixer maison, John Godenzi, aime travailler. Il aime que vous
lui jouez une chose à laquelle il est habitué; cela
vous donne la gamme de la guitare, mais ça se répète;
il peut donc placer tous les arrêts qu' il lui faut effectuer
pour créer le son de la guitare [sur la table de mixage
live]. Donc, les gens qui ont déjà entendu cette
mélodie avant vont dire "Oh, c'est là qu'elle
s'est venu se placer" et ils seront stupéfiés
d'entendre la tournure qu'a pris dans une chanson cette mélodie
à laquelle ils sont si familiers. Quand Godenzi l'entendra,
il va probablement tomber en syncope. [Rires]
Mais de toute façon,
j'avais cette mélodie pendant longtemps ; elle apparaît
également dans d'autres chansons, parce que j'ai une chanson
appelée Runaway Boy sur Never Die Young[1988] dans
lequel on la retrouve. Et j'ai créé une petite musique
pour un film documentaire et je l'ai également utilisé;
c'était un film au sujet d'un périple que mon fils
Ben [Taylor, de sa première femme Carly Simon] et moi avons
effectué dans le Grand Canyon avec un type nommé
Martin Litton, un héros légendaire du mouvement
environnemental et une des premiers personnes à avoir fait
descendre des groupes en bas de la Rivière du Colorado
par le Grand Canyon dans ces doris en bois qu'il a aidé
à concevoir. Ma fille Sally [Taylor, dont la mère
est Carly Simon] chante les churs avec moi.
L'idée de tourner
cela en une chanson sur l'appel de la grand'route est, j'imagine,
un thème inévitable lorsque vous voyagez pour gagner
votre vie. Finalement vous arrivez à vous sentir tellement
à l'aise lorsque vous êtes en mouvement qu'il est
difficile de ralentir, de rester en une endroit. Le dernier vers
dit : " attache-moi et retiens-moi/ Enterre mes pieds dans
le sol/revendique mon nom parmi les rachetés/et laisse-moi
croire que c'est à cet endroit que j'appartiens."
Vous aimez vraiment
voyager.
[Opinant du chef] je
fais des tournées depuis si longtemps que c'est devenu
une constante chez moi; c'est familier et d'un certain point de
vue, ça ressemble à un foyer. L'autre chose, sur
le fait d'être sur la route et de voyager, c'est que c'est
une existence très fonctionnelle. Vous ne vous embarrassez
pas de tout ces problèmes qui vous embrouillent l'esprit;
vous êtes juste concentrés sur une seule chose. Mais
il manque beaucoup de choses. Donc c'est une sorte de version
romantique d'une chanson sur l'envie de voir le monde. Il est
plus romantique d'y penser en termes de vagabondage, de wagons
de marchandises et de voyage sur les rails que d'y penser en terme
de file d'attente aux guichets de sécurité et de
contrôle à l'Aéroport Logan.
Mais j'aime vraiment
la manière dont le morceau est sortie et il y a comme une
déclaration-réponse qui se poursuit avec l'énoncé
du chur "Observent mon dos et éclairent ma chemin"
et ensuite le chur répond, "Mon étoile
voyageuse, mon étoile voyageuse." Puis le chant principal
dit, " Protège ceux qui sont nés le jour de
la St Christophe " et ensuite le chur lance, "
Vieux chien des routes, jeune fugitif. "
Pour moi c'est une
chanson est très (Stephen) Foster-esque, très américaine.
Il y a tout un tas d'interprétation sur le sens de la chanson
mais je pense à (Aaron) Copland et à Foster, et
un peu à Hoagy Carmichael - bien que cela se termine presque
inexplicablement dans une ambiance brésilienne dans la
coda de la chanson.
Raised Up Family
ressemble à une réflexion teintée de Gilligan's
Island (ndt : série américaine à succès
des années 60) sur vos racines, datant de vos ancêtres
écossais, des marins qui ont amerri ["le bateau s'est
déposé sur le rivage/de cette île déserte
inexplorée"] dans la Caroline du Nord à la
fin des années 1700.
[sourire] Lorsque j'étais
sur les routes l'été dernier, j'avais pris l'habitude
d'introduire ce morceau en disant que c'était le côté
obscur de "Shower The People. C'est une chanson sur la famille,
mais une famille pas aussi brillante et heureuse que ça.
C'est sur le besoin de vivre par soi-même - "Dieu bénissent
l'enfant qui peut apprendre à vivre seul" c'est ce
que dit premier vers maintenant .
Cette chanson est une
de ces choses personnelles, autobiographiques. Elle parle de Raleigh,
North Carolina [La région dans laquelle Taylor a passé
son enfance] et ça sonne comme un arrêt à
bord du "Night Train" de James Brown. Pour vous dire
la vérité, c'est parti de ce morceau! [Rire sous
cape]
Vous rendez hommage
au Rythm and Blues du Sud dans tellement de vos morceaux.
Ouais et mon frère
Alex m'a tout appris là-dessus. Il m' a exposé à
ça. Ce que vous mentionniez tout à l'heure s'applique
essentiellement à la scène de la Beach Music dans
la Caroline du Nord, la Virginie et la Caroline du Sud; c'était
essentiellement l'époque des parties, la Shag Music. Ma
belle-soeur Brent, la veuve de mon frère Alex, sait danser
le Shag mais moi non. (haussant les épaules avec un rire
timide) c'est en rapport avec la répartition du poids.
Carry Me On My Way
- mentionné une fois comme Come With Me On My Way - est
une chanson très émouvante.
J'avais à peu
près entièrement écris Carry Me On My Way
lorsque nous l'avons enregistré la première fois
( en tant que démo) et pour moi, elle sonne énormément
comme un thème du Sud-ouest que nous avons renforcé
en y ajoutant des sons de castagnettes et d'éperons. A
ce propos : lorsque aujourd'hui vous demandez à un percussionniste
un bruit d'éperons, si vous demandez à Luis Conte,
il vous dira : "Oh, ce dont tu as besoin c'est d'une Belette
de Jardin" il s'agit, en fait, d'un dispositif de jardinage
que vous achetez chez dans les quincailleries spécialisées.
C'est constitué d'étoiles [de métal] qui
tournent l'une sur l'autre; vous frottez la surface de la terre
avec et ça la brise. Mais si vous prenez ces étoiles
et les frappez ensemble, cela donne le son ching; il n'y a aucun
autre moyen d'obtenir ce son - à moins que les gens n'écrivent
pour proposer un autre moyen.
Mais cette chanson
est également très personnelle. Je chante, "J'ai
l'impression de porter les vêtements de mon père/
de chanter une chanson que mon frère pourrait chanter"
et ensuite, "je me suis tourné pour cacher mon visage/ils
sont parti sans une trace." C'était agréable
quand ces vers sont sortis.
C'est sans aucun doute
une de mes chansons favorites sur le disque. Elle a un refrain
choral très puissant, qui est dans une clef différente
du reste du morceau. Sally chante avec moi dessus. J'aime la façon
dont on arrive au refrain et j'aime la sensation qu'on ressent
lorsqu'on est à cheval sur ce vers et qu'on le répète
quatre fois de suite.
Je l'ai enregistré
avec une guitare synthétiseur qui a un bloc de son qui
suit les mêmes accords que je joue sur la guitare. Ça
donne à un écho peu ordinaire.
Un premier mixage
de Caroline I See You était disponible en prime sur le
sampler du Pull Over Tour, un EP souvenir offert lors de vos concerts
du Pull Over Tour.
C'est exact nous avons
sorti une première version, mais nous l'avons retravaillé
depuis. C'est une chanson pour ma Kimmie et c'est une chose agréable
en 6/8. Il y a une longue introduction dont je ne suis pas peu
fier. C'est une chanson d'amour directe, reconnaissante. Absolument
aucun mystère dedans. Mais je dois également vous
dire que lorsque j'ai joué Caroline I See You pour la famille
du frère de Kim, il y a une partie de la chanson où
je dis, "je te ...ravirai à ta famille." Son
neveu, Albert, qui avait à ce époque-là 9
ans environ, a levé ses poings quand il a entendu ça.
[rire] j'ai trouvé ça génial; c'était
drôle.
Baby Buffalo est
une chanson très atmosphérique, presque onirique
qui semble parler de lvotre prise de conscience soudaine et simultanément
de l'enfance, de la vieillesse et de la mort.
Le titre de travail
était "Etes-Vous Là?" Et puis le chur
est arrivé. Cette chanson j'ai du mal à en parler.
Un autre titre était "la Suite 16 ", comme pour
une suite d'hôpital. Je ne sais pas si cette intro survivra
au mixage final du disque, mais la version actuelle du morceau
commence par une sorte de machine de respiration, donc c'est une
chanson qui n'est pas sans m'évoquer les allées
et venues dans les couloirs d'un hôpital. Il a vraiment
profité de toutes ces expériences qu'il m'a fallu
subir au cours des 10 dernières années, avec les
décès de mon frère Alex, de mon papa et de
Don [Grolnick] - il y en eu tellement. D'une façon ou d'une
autre, tous ces visages sont à l'intérieur de ce
morceau. L'origine de ce morceau est un véritable mystère
pour moi. elle a surgit brusquement, le chur excepté.
Le chur, je l'ai
écrit durant les tout derniers jours de l'hiver dernier
et c'est, en fait, la réunion de plusieurs choses. J'ai
rêvé d'un bébé bison; c'était
un rêve incroyable pour moi qui se déroulait dans
un genre de hutte (comme on en trouve en Ecosse) quelque part
sur les landes, avec une certaine vieille dame antique dans la
pièce de devant me faisant savoir que le Bouddha s'était
réincarné dans la salle du fond. Alors je pénètre
à l'intérieur la chambre et il y a là ce
berceau tressé. Je l'ouvre et il y a ce bébé
bison couché là, avec un nez noir et des yeux noirs
brillants; mais mince et avec une forme presque humaine et couvert
de cette belle fourrure noire. Je n'ai aucune idée de la
signification de ce rêve. Mais je ne me rappelle pas souvent
de mes rêves, alors celui-ci s'est comme qui dirait attardé.
Aviez-vous mangé
un haggis [un plat écossais traditionnel composé
du cur haché, du foie et des poumons d'un mouton,
qu'on fait bouillir dans la cavité de l'estomac de l'animal
avec de la graisse de rognons et des épices] avant de vous
coucher cette nuit-là ?
[Les rires] Il se peut
que j'en ai mangé, en effet; cela peut avoir été
un rêve inspiré par le haggis. Mais qu'importe, voilà
l'origine de "Baby Buffalo" et ce qui a fait prendre
à ce morceau cette forme particulière. Je l'aime
beaucoup et je trouve qu'elle résonne vraiment, mais je
ne sais pas vraiment d'où il vient.
Noël dernier,
vous avez repris un standard de Noël composé par Hugh
Martin et Ralph Blane et votre interprétation a acquis
une nouvelle signification pour beaucoup de gens à la suite
le 11 septembre. Dans votre modeste déclaration sur la
couverture du disque promotionnel "Have Yourself a Merry
Little Christmas" vous appelez votre interprétation
un "amusement triste."
Amusement triste, oui.
Nous étions en studio en train d'enregistrer "Mean
Old Man"avec grand orchestre et nous avons obtenu le bon
résultat tellement rapidement que nous cherchions quelque
chose d'autre pour finir la session. J'ai suggéré
ce morceau; c'était un arrangement à la guitare
que j'avais depuis très longtemps. Il semble vraiment avoir
capté
l'état d'esprit particulier qui existait l'automne dernier
et pendant Noël. Nous avons voulu le sortir et je suis heureux
que nous ayons fait.
L'industrie du disque
est finalement arrivée à reconnaître votre
stature unique et la dose de travail que vous avez abattu dans
votre carrière. En attendant, cet album est au niveau de
vos meilleurs efforts, comme Dans la Poche.
Il y a eu une période
de deux - ou trois ans de récompenses surprenantes, y compris
le Century Award (la Récompense du Siècle). C'est
très gratifiant . Il y a une périodes où
les choses arrivent très vite et vous êtes juste
" hors de la boîte " et vous inventez beaucoup
de choses et vous avez juste à l'enregistrer et le sortir
et parfois ça réussit, parfois non..
J'écoute beaucoup
de mes premiers morceaux et me dis : "eh bien!, c'est une
grande chanson, mais nous n'y sommes pas réellement arrivé,"
ou "je n'y suis pas tout à fait arrivé avec
celle-là." Mais il n'y a aucun doute que, dans un
facteur de 2 ou 3 - j'ai passé plus de temps sur ce disque
et il a absorbé plus d'énergie et persistance que
tout ce que j'ai pu faire auparavant.
Peut-être il
est-ce parce que je travaille à nouveau avec mon vieux
copain Russ et qu'il est extrêmement patient et il sait
aussi ce qu'il peut attendre de moi. Nous avons réalisé
ensemble deux de mes albums préférés, Gorilla
et In The Pocket, et j'ai toujours voulu retravailler avec
lui. Il a fallu beaucoup de temps avant que nos deux sociétés
de disques nous permettent de nous réunir à nouveau.
Il est de nouveau indépendant et nous avons donc pu nous
atteler à ce disque et j'attendais ce moment depuis très
longtemps.
Je suis heureux de
vous entendre dire que vous appréciez In the Pocket.
Je pense vous avoir dit auparavant que In the Pocket et
Gorilla étaient des disques sur lesquels je me suis
senti comme un travailleur régulier, qui prend sa feuille
de pointage, donne un coup de perforation dedans et effectue son
travail du jour au studio, qui était dans le bâtiment
arrière de Warner bros. [dans la Californie du Sud]. Russ
était avec Lenny Waronker un producteur-maison ; Lee Herschberg
était l'ingénieur-maison - nous avons enregistré
tout l'album à Amigo, le studio d'enregistrement de Warner
bros. à Los Angeles. Personne ne souciait de ce qu'un album
était supposé être!
Cet album-ci a vraiment
exigé de nous que nous nous y accrochions et que nous voyions
au delà. J'ai vu un documentaire sur Kurasawa et ses films,
les Sept Samouraï en particulier, qui lui a pris trois ans
et peut-être demandé une année de montage.
Cela a détruit sa santé, a fait vivre à ses
acteurs et son équipe un véritable enfer et a mis
leurs vies en danger, a mis le studio qui a produit ce film -
un des plus grand au Japon à l'époque- au bord de
faillite. Mais le fait est que ce type avait une vision; il ne
s'est pas soucié s'il allait se ruiner et s'il allait finir
infirme. C'était plus important que quoi que ce soit d'autre
et si vous signiez avec lui, vous saviez à quoi vous attendre
étant donné sa personnalité
Ce documentaire été
une source d'inspiration pour moi lorsque j'ai commencé
à penser à ce disque, que, peut-être, nous
ne pourrions pas travailler avec un sens du détail aussi
scrupuleux. Je me suis soudain rendu compte que les morceaux me
plaisaient tellement que je désirais y mettre le temps
qu'il fallait, que je voulais tenter de l'amener " à
bon port ".
A l'instar de ASCAP
(la Sacem américaine) et du Songwriter Hall of Fames qui
l'ont reconnu en vous honorant récemment, je pense que
vous représentez la grande composition de chanson depuis
très, très longtemps - environ 35 ans, en fait.
Oh, je pense à
moi comme étant en train d'inventer une musique à
jouer lors de tournée et à enregistrer. Je ne concentre
pas - et n'arrive pas à concentrer mes efforts - vers d'autres
buts. Dans le métier de compositeur de chansons, il me
semble prendre des thèmes familiers et continuer à
les élaborer. Ces thèmes semblent tous être
des déclarations très personnels, donc je dois être
le genre singer-songwriter.
Ecrire des chansons
peut être un travail très solitaire. Cela aide d'avoir
une profession en plus.
Vous avez parfaitement
raison. Au départ, cela vient d'une aliénation et
d'une incapacité à pouvoir vous exprimer autrement.
C'est comme un échappatoire. Mais une fois que cela devient
la chose que vous faites et la chose qu'on attend de vous, vous
avez besoin d'une raison pour continuer à travailler.
Il est drôle
qu'un groupe de chansons s'avère souvent être à
la douzaine et c'est la forme de mes oeuvres. Que ce soit pour
les CDs, les albums, ou les cassettes, il y a toujours une douzaine
de chansons environ. C'est une manière très arbitraire
de regrouper une série de chansons.
Et ces chiffres
se répètent tout autour de nous, comme avec l'horloge
de studio qui se trouvent actuellement juste au-dessus de nos
têtes. Les êtres humains semblent trouver un sens
éternel de légitimité et d'équilibre
dans une vie séparée en 12 heures.
[sourire] C'est vrais.
Et peut-être est-ce la raison pour laquelle nous avons le
blues à 12 mesures.
Timothy
White est l'auteur Long Ago and Far Away: James Taylor, His Life
and Music (Omnibus Press).