L'album "JT" est
la sortie de James Taylor de son placard personnel.
Dans "
Looking for Love on Broadway " il chante: "Had my fill
of self-pity" ("j'en ai ma claque de l'auto-apitoiement").
Voilà une chose de déterminante pour un homme qui
a presque développé à lui tout seul la posture
de l'auteur-compositeur, interprète "les yeux rivés
sur le nombril ".
Pourtant l'album justifie la revendication
de Taylor. Une seule chanson sur "JT" : "Another Grey Morning "
(Un Autre Matin Gris) frise la dépression, et cette chanson
illustre plutôt nettement l'évolution de Taylor.
La forme et le contenu des oeuvres les plus marquantes de Taylor
ont toujours reflété une intense dualité
: l'imagerie est toute " nuit et jour" et le chant schizoïde
jusqu'à la hantise. Taylor pouvait sembler d'un calme glacial,
entonnant des paroles telles " Ain't it just like a friend
to hit me from behind " (" n'est-ce pas comme un ami
qui me frapperait par derrière ") ou formuler ses paroles les
plus terriblement malheureuses sur des morceaux guillerets comme
" Sunny Skies " (Cieux Radieux).
Mais le morceau: " Another Grey Morning " ne cache pas
ses intentions; il ne fait aucun effort pour arborer une façade
heureuse. Il s'agit de l'effet que produit la dépression
d'une personne sur quelqu'un d'autre. L'imagerie et l'interprétation
passionnantes de Taylor évoquent l'émotion plutôt
qu'elles ne la flattent. En fait ( et pour ne pas devenir trop
académique) son utilisation du gris plutôt que de
sa palette traditionnelle de noir et blanc signale un progrès
psychologique et artistique.
Il y a, sur "JT", tout un tas d'évidence de ce progrès.
Le chant tout au long du disque sonne chaleureux, le phrasé
détendu et intelligent. Et la variété de
matériaux permet à Taylor d'enjamber une large gamme
émotionnelle.. Sur le morceau: " Honey, Don't Leave L.A "
(" Bébé, ne quitte pas L.A ") Taylor adapte
la chanson avec sa lecture dure et autoritaire du vers "
They don't know nothing in Saint-Tropez " ("Ils connaissent
que dalle à Saint-Tropez! ") Taylor se montre en fait, ici, un chanteur rock vraiment convaincant, comme sur " Your Smiling Face " (" Ton Visage Souriant "), le morceau
d'ouverture absolument sans retenue de l'album
Taylor appuie occasionnellement sur sa chance, mais, au moins,
il prend des risques. Sur " I Was Only Telling a Lie "
(" Je ne Faisais que Mentir ") il a l'air de vouloir
imiter la voix basse pleine d'affectation de Tom Rush ( celle de: " Who Do You Love ? "), et sa tentative, sur
la même chanson, d'évoquer une atmosphère
déclassée (" half flat sixpack of lukewarm
beer "," six packs de bières tièdes à
moitié aplaties ") est un peu forcée. Forcée,
également sa fantaisie gospel-jazz " Traffic Jam ".
Taylor nous dit : " How I hates to be late " ("
combien je déteste être en retard") sans réaliser,
à mon avis, le sens de l'utilisation d'un tel idiome
archaïque afro-américain.
Mais en général, les risques pris sont payant. " Bartender's
Blues " (le Blues du Barman") aurait pu être
une parodie banale de Country & Western, si son refrain n'était
pas si hautement convaincant. Et le remake de Taylor du "
Handy Man " de Jimmy Jones est tellement inattendue qu'il rend viciées
toutes les critique sur l'interprétation soul de Taylor.
Sa version sensuellement lente du morceau
est un chef-d'uvre d'adaptation et d'interprétation.
Dans son tempo relevé, le morceau sonnait légèrement
adolescent ; grâce au gentil roucoulement de Taylor,
la chanson devient - et réussit à être - plus
ouvertement sexuelle
"JT" est l'album le moins crispé et, de loin le plus varié
qu'ait réalisé Taylor à ce jour. Ceci dit
sans vouloir critiquer les premiers efforts de Taylor ( je suis
fan de ses uvres mêmes les plus douloureuses) . Mais
il est bon de l'entendre sonner de manière aussi saine.
Peter
Herbst
Rolling Stone (Août
77)