
Qu'est-ce
qui fait le succès de James Taylor ?
Rien. Rien " d'important ", tout au moins.
"
They're gonna put me in the movies. They're gonna make a big star
out of me. I'll play the part of a man who's sad and lonely. And
all I have to do is act naturally..." C'était une
nuit de l'été dernier, à Tucumcari, petite
ville du désert du Nouveau Mexique choisie par Monte Hellman pour y tourner "Two Lane Blacktop", son premier long
métrage depuis 1965. cette année-là, il avait
dirigé un Jack Nicholson encore inconnu dans " Ride
in the Whirlwind " et " The Shooting ", westerns
psychologiques qui ne trouvèrent jamais de distributeur aux States
malgré l'accueil réservé par la critique
lors de leur projection à Paris
Pour "Two Lane Blacktop", qui conte l'aventure de deux
" drags racers " désireux de connaître
l'ivresse de ces routes infinies que chantait Bo Diddley ("
Roadrunner ") vers le milieu des années 50, Hellman
se vit offrir 900 000 dollars par Universal Pictures et décida
de ne pas employer d'acteurs professionnels: il engagea Dennis
Wilson (le batteur des Beach Boys), une lycéenne de dix-sept
ans du nom de Laurie Bird et James Taylor, auquel il donna le
rôle principal
Cette
nuit-là donc, une atmosphère enfiévrée
régnait dans le motel où la production avait loué
une suite pour la totalité de la durée du tournage
; une party avait été organisée pour marquer
l'anniversaire de Beverly, la publiciste d'Universal, et toute
l'équipe était réunie ainsi que les acteurs
; on notait également la présence de Joni Mitchell venue retrouver son " Old Man ", James Taylor : arrivée
la veille lors d'une party qu'il donnait dans sa chambre, elle
avait exprimé le désir de jouer " for all the
beautiful people who are here " et, tandis qu'un ami
lui apportait son dulcimer, Sweet Baby James avait accordé
sa guitare et commencé à chanter " Mr Tambourine
Man "
Bientôt Joni s'était jointe à
lui, imitée en cela par le cercle des invités présents
et les accords de " The Hunter " et de " For Free
" avaient envahi les murs de la chambre. Puis tout le monde
s'était tu afin de laisser James et sa lady interpréter
le magnifique " Circle Game " pendant lequel on avait
vu Michael Goodwin, le critique cinématographique de Rolling
Stone, essuyer quelques larmes
A deux heures du matin, le
couple s'était retiré et ses amis ne l'avaient retrouvé
que tard dans l'après-midi : Taylor jouait de la guitare
assis au bord de la piscine et Joni lui tricotait un pull pour
l'hiver qu'ils ne passeraient pas ensemble
Mais ce soir, tout n'était pas aussi cool ". Les derniers
applaudissements résonnaient encore dans la pièce,
les invités de Beverly ayant tenu à marquer leur
admiration pour ce répertoire que le couple venait, une
fois encore, d'interpréter avec une merveilleuse sensibilité.
Sweet Baby James semblait maintenant se morfondre ; il jeta un
long regard vers Laurie Bird, sa partenaire féminine de
" "Two Lane Blacktop", assise seule dans un angle
du mur et commença à chanter : "They're gonna
put me in the movies/ They're gonna make a big star out of me/
I'll play the part of a man who's sad and lonely/ And all I have
to do is act naturally..." ("Ils vont me faire jouer dans un film/ ils vont faire de moi une grosse star/ je jouerai le rôle d'un homme triste et solitaire/ et tout ce que j'aurai à faire c'est rester naturel") Laurie Bird releva la tête
et lui sourit tandis que le silence tombait soudain sur l'assistance.
James Taylor venait de perpétrer un de ces actes de désespoir
dont il est coutumier, créant un " anticlimat "
lourd d'implications pour la foule présente qui semblait
maintenant presque honteuse du bruit qu'elle avait provoquée
durant toute la soirée, des propos anodins échangés
et de l'enthousiasme témoigné à ce jeune
homme de vingt-deux ans cynique et fatigué. Cette foule
se rappelait brusquement que Sweet Baby James, s'il était
la première star des seventies, n'en restait pas moins
un malade mental aux rechutes fréquentes, un junkie depuis
longtemps familiarisé avec l'éventail des substances
prohibées par la société qui l'avait rendu
fou. Une fois encore James Taylor fournissait, par son magnétisme,
la preuve involontaire de ce que l'Amérique croyait voir
en lui depuis plusieurs mois déjà : IL ETAIT MALADE
Semblable en cela à des milliers de gens de sa génération,
il souffrait d'une maladie dont l'Amérique se sentait enfin
responsable
une maladie qui saisissait et rongeait Noirs
et Blancs sans faire de distinction, frappant les fils de famille
aisée de la même manière qu'elle frappait
les laissés-pour-compte
Une maladie qui devenait chaque jour plus exigeante et ne disparaissait
jamais sans emporter quelque chose
Ce soir-là, dans le petit motel de Tucumcari (New Mexico),
l'Amérique écoutait chanter Sweet Baby James sans
penser à l'interrompre : elle n'ignorait plus désormais
qu'il faudrait beaucoup de temps et de patience pour le guérir

TAYLOR
and Co
Il n'est
pas pensable que l'on puisse aborder ce cas James Taylor sans
s'arrêter un instant sur l'histoire de sa famille, originaire
de Caroline du Nord et dispensatrice de docteurs, d'alcooliques
et de personnages aux tendances suicidaires. Chez les Taylor,
il semble qu'une génération sur deux se heurte à
des problèmes insurmontables : la plus chanceuse tire les
enseignements de la conduite de la précédente, réussit
dans la médecine et fait des enfants instables qui, à
leur tour, se trouvent confrontés à des situations
dramatiques
Le grand-père de James était un physicien qui donna
lui-même naissance à son fils Isaac, ce qui causa
la mort de sa femme la semaine suivante ; pour oublier, le grand-père
Taylor se mit à boire et succomba après deux mois
d'ivresse perpétuelle. Isaac, le père de James,
fut élevé dans le souvenir constant de cette vie
ratée, reçut une éducation très stricte,
devint doyen de la section de Médecine de l'Université
de Caroline du Nord et eut cinq enfants : James, Livingston et
Kate prirent avant la majorité le chemin des hôpitaux
psychiatriques ; Alex, l'aînée, se révéla
très tôt être un solide buveur ; Hugh, le seul
qui ne chante pas, semble pour le moment avoir échappé
aux tragiques destinées de sa famille
La raison de ces adolescence tourmentées provient certainement
du fait que le Dr Taylor s'attacha toujours à développer
chez ses enfants un goût immodéré de l'exceptionnel.
Ils furent élevés au milieu d'une forêt de
pins, dans une magnifique demeure à l'architecture chinoise
emplie de vieilles lampes au verre teinté et d'antiquités
orientales. Le couple Taylor, qui était quelque peu musicien,
possédait une discothèque folk assez vaste ; les
enfants se familiarisèrent très vite avec les chansons
de Woody Guthrie et de Leadbelly ; Alex appris le violon, Livingston
et Kate le piano et James se mit au violoncelle
Comme le
déclare aujourd'hui Isaac Taylor, " Vous ne pouviez
pas grandir dans un tel environnement sans avoir à attendre
un jour beaucoup de votre personne. L'architecture de la maison
contribuait à faire sentir aux enfants Taylor qu'ils étaient
des gens spéciaux promis au succès ". A un
reporter qui évoquait un jour cette phrase de son père,
Livingston Taylor répondit : " Quand vous arrivez dans le
monde réel, vous découvrez tout à coup que
vous ne possédez rien de spécial et vous vous demandez
" Que suis-je ? " Alors vous commencez à chercher
les moyens de prouver à chacun que vous êtes spécial
"
C'est lors d'un séjour dans la résidence d'été
que la famille possédait à Martha's Vineyard, petite
île du Massachusetts, que les enfants Taylor choisirent
la musique pour prouver leur talent. James fut le premier touché
; il initia Livingston à la musique de films et persuada
Alex d'acheter des disques de Blues ; Kate se joignit bientôt
à eux et ils forgèrent un solide répertoire
de classiques. L'été, il arrivait que James entraînât
Livingston dans une tournée de camps de vacances où
ils interprétaient des Hilbilly-songs. Et puis il y eut
la rencontre avec Kootch
Kootch
et McLean
Kootch,
de son vrai nom Danny Kortchmar, est aujourd'hui guitariste de
Jo Mama et devait devenir le meilleur ami de James. Il vint jouer
un soir dans la résidence d'été des Taylor
qui commençaient à acquérir une certaine
renommée auprès de la population locale. Lorsque
le Révérend Gary Davis donna un concert à
l'Unicorn Coffée-house de Martha's Vineyard, Kootch et
James se produisirent en première partie et scellèrent
leur amitié d'un passage que le propriétaire ne
consentit à payer que sous la menace du revolver du Révérend
Cette date marque le début de l'époque qui devait
s'avérer capitale pour James : il commençait à
prendre certaines distances vis-à-vis de sa famille et
de l'atmosphère étouffante qui y régnait
parfois. Avec Kootch, il fit de longues randonnées dans
l'île afin de trouver de problématiques engagements
; il leur arrivait souvent, lorsqu'ils stoppaient sur des routes
peu fréquentées, de rester des heures entières
dans le calme et le silence de ces endroits à la limite
du magique ; James se pénétra profondément
de cette quasi-spiritualité que partagent les solitaires
et ce fut son premier trip, le plus beau
A l'automne de cette année-là, James entra à
la Milton Academy de Boston où il s'ennuya et passa la
majeure partie de son temps à jouer de la guitare dans
sa chambre. L'été suivant, il retourna en Caroline
du Nord, dans la grande demeure de Chapel Hill, et forma sans
trop y croire un orchestre de R'n' B, " The Fabulous Corsayers " dans lequel son frère Alex était chanteur, lui-même
tenant la guitare rythmique. Et puis, lors de sa dernière
année à la Milton Academy, James fit une dépression
nerveuse et entra au McLean Hospital, une institution mentale
pour gens riches et inadaptés
C'est la qu'il composa
le fameux " Knockin'Round the Zoo " qui décrit
l'atmosphère dans laquelle on " guérit "
les " malades: " Il y a des barreaux à toutes
les fenêtres et les cuillères sont comptées/..
.Maintenant le gardien va essayer de me calmer/En me disant que
je vais bientôt m'en aller/ Mais je sais qu'il ne peut pas
le souhaiter/ Car je ne cesse de l'énerver
"
Ce dont James souffrit le plus lors de sa captivité fut
certainement l'impossibilité totale de s'adonner à
la musique. Livingston eut un peu plus de chance puisqu'il trouva,
en arrivant l'année suivante pour y soigner une "
crise d'adolescence ", un psychiatre de McLean qui le conseilla
à Jon Landau des journaux Rolling Stone et Crew-daddy ;
quand le moment fut venu pour Kate d'entrer à McLean, le
même psychiatre avait formé trois orchestres : la
petite Taylor prit la direction de l'un d'eux qu'elle baptisa
Sister Kate's Soul Stew Kitchen. Si Livingston et Kate supportèrent
sans trop de difficultés leur réclusion, il n'en
alla pas de même pour James qui, après avoir reçu
une lettre de Kootch, décida de partir pour New York afin
de former un rock'n'roll band. Pour réaliser ce projet,
il s'attacha les services d'une infirmière qu'il avait
séduite et inventa un prétexte pour faire pénétrer
un ami qui possédait un camion dans la cour du McLean Hospital
dont il devint le seul pensionnaire à s'être échappé

Le
trip new-yorkais
Dès
son arrivée à New York, James retrouva Danny Kootch
qui, après un séjour chez les King Bees avec le
batteur Joel Bishop O'Brien, avait décidé de former un
nouveau groupe. James se joignit à eux et ils trouvèrent
un vieil ami, Zach Wiesner, qu'ils engagèrent comme bassiste.
Vers la fin de 1966, les quatre membres de Flying Machine s'installèrent
dans l'atelier de Kootch à Greenwich Village ; ils débutèrent
au Café Bizarre et se produisirent ensuite dans un des
hauts lieux du folk new-yorkais, the Night Owl ; leur répertoire
était alors composé de " Don't Talk Now ",
" Rainy Day Man ", " The Blues Is Just A Bad Dream
", etc., morceaux dont James devait faire son premier album
deux ans plus tard chez Apple. The Flying Machine enregistra un
simple, " Night Owl/ Brighten Your Night With My Day "
(deux compositions de James) pour Rainy Days Record et les producteurs
n'hésitèrent pas à sortir, début 71,
un album de démos réalisées il y a quatre
ans qu'ils regroupèrent sous le titre de " James Taylor
and the Original Flying Machine "
New York, pour James, ce fut la drogue plutôt que la musique
: l'acide, la mescaline et tous les gentils euphorisants que
sont le hash et l'herbe, naturellement, mais aussi l'opium, la
cocaïne et l'héroïne
au sujet de cette
dernière, il semble que James se montre aujourd'hui fort
discret ; l'époque à laquelle il devait satisfaire
cette habitude coûteuse ne lui a laissé aucun sentiment
de fierté, dit-il
" Ce fut très facile pour moi. J'avais suffisamment
d'argent pour entretenir mon esclavage et je ne suis jamais allé
jusqu'à cambrioler pour m'en procurer. J'ai eu des amis;
certains sont morts et d'autres sont " accrochés "
depuis des année; j'ai parfois l'impression de leur voler
quelque chose et je n'en suis pas très fier
"
(propos recueillis par Timothy Crouse, Rolling Stone.)
Après avoir passé un hiver glacial, dans des conditions
matérielles désespérées, les membres
de Flying Machine se séparèrent à l'arrivée
des beaux jours.
James, lassé de la vie new-yorkaise, prit la décision
de s'expatrier pour un temps indéterminé
Kootch
qui était sur le point de joindre les Fugs, allait une
fois encore avoir une influence bénéfique sur les
destinées de son ami : juste avant que celui-ci s'embarque
pour l'Angleterre, Kootch lui donna le numéro de téléphone
de Peter Asher que les King Bees avaient accompagné à
l'époque de l'invasion du continent américain par
les groupes issus du Liverpool Sound
Le
trip londonien
James
arriva à Londres, s'installa à Notting Hill Gate
où il loua un appartement et enregistra une maquette de
démonstration dans un studio de Soho. Lorsqu'il se présenta
à Peter Asher, celui-ci était devenu le producteur
attitré d'une compagnie révolutionnaire que quatre
garçons talentueux mais naïfs, les Beatles, venaient
de former ; Peter Asher fit écouter la bande à son
patron, Paul McCartney, et, avec l'approbation de ce dernier,
James Taylor devint l'un des premiers artistes à signer
chez Apple
En février 1968, Asher décida que
le moment était venu pour le jeune exilé américain
d'enregistrer un album : il lui donna un pianiste (Don Schinn)
un bassiste (Louis Cennamo, futur Renaissance) et lui permit même
de faire venir des States Bishop O'Brien, l'ex-batteur de Flying
Machine ; ils travaillèrent ensemble trois mois pendant
lesquels McCartney vint de temps à autre s'informer de
la progression de l'enregistrement, puis le résultat des
sessions fut porté à un jeune arrangeur du nom de
Richard Hewson. L'album, sur lequel figuraient " Carolina
On My Mind ", " Knockin'Round The Zoo ",et "
Rainy Day Man ", sortit en novembre 1968 et recueillit d'excellentes
critiques de la presse anglaise.
Si la vie lui parut plus supportable à Londres qu'à
New York, James ne se détacha pas de la drogue pour autant.
Il se piqua pendant la quasi-totalité des sessions de son
premier album et, à l'arrivée de Bishop O' Brien,
prit des trips d'acide fantastiques, sautant du toit d'un immeuble
à un autre, se balançant aux échelles d'incendie
L'année 1969 apporta avec elle une nouvelle crise. Eprouvé
par la mort d'une de ses amies ( la Suzanne de " Fire and
Rain ", morceau qu'il écrivit à l'époque)
déçu de voir la date d'enregistrement de son second
album constamment retardée, James décida, à
l'arrivée d'Allen Klein chez Apple, de retourner aux states.
Il prétexta pour cela une allergie insurmontable à
l'atmosphère créée par la présence
de l'ex-employé des Stones
La
première star des années 70
James
qui avait réussit dans ces derniers mois passés
à Londres, à se détacher de l'héroïne
en faisant usage du visepdone, débarqua aux States dans
un état " d'extrême épuisement physique
et moral ". Il prit la décision d'entrer dans une
institution mentale du Massachusetts , Austin Riggs, y écrivit
" Sunny Skies " et, une nuit de dépression s'échappa
pour aller retrouver Alex et Kate à Martha's Vineyard.
Après ce fut la signature d'un nouveau contrat avec Warner
et l'enregistrement du second album auquel Kootch participa. Lorsque
" Sweet Baby James " sortit au printemps 70, l'ensemble
de la critique américaine s'enthousiasma sur " Fire
and Rain ", " Sunny Skies ", " Country Road
"et " Lo and Behold ", morceaux devenus aujourd'hui
des classiques et l'on put lire dans la presse " straight
" comme dans son équivalent " underground "
des citations dithyrambiques du genre
" " Baby James " : la première superstar des années
70" (Don Heckman New York post) " James Taylor est-il le nouveau
phénomène public ? " (G. Aronowitz New York
Times) " Un poète grimaçant " (Robert
Christgau, Village Voice ) " James Taylor est un génie
qui se réserve " (Bud Scoppa, Rock)
Depuis, la gloire s'est emparée de James Taylor. Lui affiche
un mépris souverain des choses du business, refuse les
interviews ou déclare qu'il continue à entretenir
son personnage puisque c'est là tout ce que l'on lui demande
Ses amis sont devenus célèbres, tout comme Livingston,
Alex et Kate, et pourtant son dernier album " Mud Slide Slim
" est une immense plainte, voile sourd déchiré
par des traits d'un effroyable cynisme. Mais qu'est-ce qui fait
le succès de Baby James ? Rien. Rien d'important tout au
moins. Le cri d'un homme qui sombre ou d'un camé qui meurt.
Le bruit d'une fille qui pleure ou d'une feuille qui tombe
YVES
ADRIEN
(Rock and Folk 1971)
(traduction : Samuel
Légitimus)