James
Taylor, c'est l'exemple parfait de la Superstar américaine
telle qu'ELLE se fabrique en 1971 (aujourd'hui, aux states, on
ne " fait " plus les stars, ce soin leur étant
laissé). " Be yourself " telle semble être
l'idée derrière l'élaboration de ce "
rock " que pratique l'élite acoustique à laquelle
appartient Taylor ; il est évident que l'actuelle généralisation
du " be yourself " favorise la tendance qu'ont certains
artistes à une certaine indulgence excessive envers leurs
enregistrements, " Mud Slide Slim " en étant
le reflet, sinon la preuve
Ce disque, extension de " Sweet Baby James " (le précédent
album de Taylor) n'aurait jamais pu prétendre, jugé
sur ses seuls mérites musicaux et poétiques, justifier
l'enthousiasme qu'il a suscité chez une fraction relativement
importante du public américain ; je pense que le côté
" gentilhomme décadent " de ce personnage hors
du commun qu'est l'auteur de " Fire and Rain " a joué
un rôle non négligeable dans les ventes massives
de " Mud Slide Slim ", son troisième album
Fils d'un docteur du Massachusetts, James Taylor est un drug'addict
notoire (acide, mescaline, hash, cocaïne, etc. ; - il s'est
récemment détaché de l'héroïne)
et un habitué des hôpitaux psychiatriques (Austin
Briggs et McLean, dont il est le seul pensionnaire à s'être
échappé) ; au début de l'année, il
déclarait : " Quelquefois je me demande si je serai
encore capable d'écrire des chansons maintenant que je
commence à aller mieux. Je pense que l'art trouve sa source
dans la douleur. Je pense que la peur, la douleur ou toute forme
de souffrance est la motivation majeure de l'effort. "
Conception de l'art fort romantique que celle de James Taylor,
conception qui ne manque pas de provoquer l'intérêt
du public soudainement désireux de tout connaître
de ce garçon plus ou moins égaré dans une
vie parallèle dont il ne trouve pas l'issu ; " on
" veut savoir si la maison/retraite en forme d'église
qu'il se fait construire à Martha's Vineyard est bientôt
terminée ; " on " veut savoir pourquoi son frère
Livingston et sa sur Kate sont allés, eux aussi,
au McLean Hospital, institution mentale pour gens riches, intelligents
et instables
Lui , suprêmement absent, ne semble rien
voir ni entendre de ce qui s'agite autour de lui, involontairement
protégé des curieux par l'univers éthéré
dans lequel il se détruit lentement : il refuse de se laisser
interviewer, prétextant qu'il a du bois à couper
ou le toit de sa grange à réparer
Et puis
il sort " Mud Slide Slim ", un album magnifique de dépouillement
dans lequel il se révèle qu'il a passé le
stade où l'on peut encore crier. Le disque tout entier
est marqué par cette volonté de départ, de
fuite, ce refus de l'artifice et cette nostalgie du rêve
qui caractérise ceux qui ne s'accrochent plus qu'à
des lambeaux de réalité

Ses amis sont là, une fois encore : il y a Joni Mitchell,
sa lady du moment, qui chante avec lui, notamment dans le très
beau " Long ago and far away " ; Carole King, au piano,
omniprésente ; Kate Taylor, sa petite sur à
la voix hargneuse ; Russ Kunkel et Leland Sklar, batteur et bassiste
habituels ; son vieil ami Danny Kootch et Gail Haness, de Jo Mama
; John Hartford, un autre ami ; Richard Green, le merveilleux
violoniste du merveilleux Seatrain qui donne dans " Riding
on a railroad " un court (mais merveilleux) aperçu
de ses talents ; le pianiste est accordéoniste Kevin Kelly
; Peter Asher, le producteur de l'album et les Memphis Horns employés
par Stephen Stills pour son second disque
Tous ces gens
sont là et Taylor, pourtant, est seul ; il n'est besoin
que d'écouter le ton absent et effacé de sa voix
sur le " You've Got a Friend " de Carole King pour s'en
persuader : " Ain't it good to know that you've got a friend/
When people can be so cold/ They'll hurt you and desert you/ They'll
take your soul if you let them/ But don't you let them/ "
Chantés par Carole King, ces mots sont remplis d'espoir
; chantés par James Taylor, ils ont un certain goût
de résignation
"Hey Mister that's me upon the
jukebox/ I'm the one that's singing this sad song/ I'll cry everytime
that you slip one more dime
"
Il est inutile de reproduire d'autres extraits des textes de Taylor,
dans cette chronique : il faut les découvrir, dits par
son auteur, avec toutes les intonations nostalgiques, cyniques,
tragiques dont il les habille à son insu
" Mud
Slide Slim " est un disque difficile ; pour l'écouter,
vous devrez procéder par petites touches, sans trop en
attendre : il faut se pénétrer de l'univers de Taylor
et cela aussi c'est difficile
Quelle est d'ailleurs la raison
d'être de ce disque ? Taylor est haut, très haut,
et il me fait penser à un funambule que la foule observe
avec des arrière-pensées malsaines, anticipant sa
chute sur le pavé où, pantin écartelé
et sanglant, il fera reculer le cercle des voyeurs horrifiés
et satisfaits. Dans la lignée de Brian Jones, Jimi Hendrix
et Jim Morrison
James Taylor.
YVES
ADRIEN
(Rock & folk 1971)