1968-1986 : deux
dates clefs où seuls deux chiffres se sont inversés
Découvert à
Londres en 1968 par les Beatles (George Harrison, qui produisit
son premier album sur Apple s'inspira même de Something
In The Way She Moves pour son propre Something), James Taylor,
né à Boston en 1948, fut l'archétype du singer-songwriter
ultra-sensible et introverti des années 70, lorsque les
groupes commençaient à se disloquer en masse.
Des problèmes
psychiatriques, affectifs, et une lourde dépendance à
l'héroïne furent à la base du style intimiste
des deux albums qui firent sa gloire et ont assis sa renommée
: " Sweet Baby James " en 1969, et " Mud Slide
Slim And The Blue Horizon " en 1971, deux albums quasi-parfaits,
comprenant des classiques tels que Fire And Rain, Sunny Skies,
Country Road, Steamroller Blues, Hey Mister That's Me Upon The
Jukebox, You've Got A Friend (de son amie Carole King) Long Ago
And Far Away (avec la voix de son amie suivante Joni Mitchell).
Marié en 1973
à Carly Simon, Taylor deviendra au cours de la décennie
suivante un des piliers de la musique américaine, enregistrant
d'excellentes choses (" Gorilla ", " JT ")et
d'autres plus indulgentes (" One Man Dog ", " Walking
Man "), " In The Pocket "), toujours en compagnie
de musiciens époustouflants, le noyau de base ( "
Kootch ", avec qui il forma Flying Machine au milieu des
années 60, Lee Sklar, Russ Kunkel, Craig Doerge) étant
souvent renforcé par des phares tel que Lowell George,
John Mac Laughlin, Crosby and Nash, Linda Rondstadt, JD Souther,
Stevie Wonder, Don Henley
Excellent guitariste acoustique,
auteur apprécié (Bartender Blues repris par George
Jones, Millworker par Emmylou Harris et Francis Cabrel, Fire and
Rain par Blood, Sweat and Tears, Steamroller Blues par Elvis Presley
)
James Taylor va surtout
être reconnu aux Etats-Unis comme une des plus grandes voix
blanches de l'histoire, s'insérant à merveille dans
la déclinaison suivante : années 40/Sinatra, 50/Presley,
60/Dylan, 70/Taylor, 80/Springsteen. Il le doit à l'impressionnante
étendue du registre de ses racines et à un contrôle
absolu des possibilités de son larynx, capable de tout
exprimer. Il excelle d'ailleurs très vite dans les reprises
délicates (Promised Land, de Chuck Berry, How Sweet It
Is de Marvin Gaye, Handy Man de Del Shannon, Day Tripper des Beatles,
Everyday de Buddy Holly, Upon The Roof des Drifters), dépassant
grâce à elles le cadre strict de son public "
folk libéral ". Engagé dans la bataille antinucléaire
aux côtés de Jackson Browne et de Graham Nash, il
ralentit son activité au seuil des années 80, consécutivement
à un divorce. Après cinq ans d'absence, un bon album
et un concert éblouissant (son premier en France !) au
Grand Rex, le rappellent au bon souvenir de tous ceux qui en faisaient
un " à peine moins ringard que Donovan ". Un
grand gaillard en pleine forme, un peu dégarni sur le devant,
une gentillesse exquise, une chaleur réelle, pour une rare
interview, parfaitement émouvante pour tous ceux qui l'entendirent
dans Rock à l'il, il y a quelques semaines.
Où
avez-vous appris à parler un français aussi remarquable
?
Au lycée,
lorsque j'avais quatorze/quinze ans.
Vous
étiez déjà venu à Paris ?
A quelques reprises,
deux ou trois jours à chaque fois, mais jamais pour y
jouer.
Vous
aviez un peu disparu depuis quatre ans : que faisiez-vous ?
Je tournais au Etats-Unis
C'est vrai que pour l'album, cela a été un peu
long et difficile à faire, je ne sais pas pourquoi.
On
a dit que vous vous étiez coupé gravement la main
en ouvrant une noix de coco.
Ah oui. Ça
fait dix ans maintenant. Depuis, je ne joue plus de guitare
aussi aisément qu'avant, mais ça va.
Votre
nouvel album, " That's Why I'm Here " semble, pour ce
qui est de la sonorité, tout à fait hors du temps.
On m'a souvent dit
qu'il était très proche de mes premiers albums.
En vérité tout ce que j'écris, toutes mes
chansons, sont conditionnées par le fait que je joue
de la guitare ; cela produit une certaine similitude dans tout
ce que je fais, même si ça change avec le temps,
même si j'évolue. Il est vrai cependant qu'une
partie de cet album aurait aussi bien pu être écrite
en 1972.
Une
des grandes constantes que l'on retrouve chez vous est votre amour
ru rock des années 50 et de la musique noire des années
60. Par exemple sur votre dernier album vous reprenez " Every
day " de Buddy Holly.
En effet, mais j'aime
aussi énormément les Beatles, Bob Dylan, Randy
Newman, Steely Dan, Sam Cooke, Sam and Dave, Otis Redding, Nat
King Cole, Irma Thomas, Aretha Franklin et aussi les gens de
la country : Hank Williams, Merle Travis, George Jones, Doc
Watson. Tous m'ont beaucoup influencé. Sans oublier la
musique d'église. J'ai appris à jouer de la guitare
sur les cantiques. C'est ce qu'on trouve au centre de mon style,
probablement. Mais mes racines profondes sont dans le folk américain.
Vous
êtes un des grands stylistes de la musique américaine.
La presse parle de vous dans le même souffle que Franck
Sinatra, ou Elvis Presley, Bob Dylan ou Bruce Springsteen. Vous
faites partie des " grandes voix américaines "
et en même temps vous semblez avoir un tempérament
très différent de tous les gens que j'ai cités.
C'est très
gentil d'être comparé à ces " lumières
". je me considère comme un musicien populaire,
comme un musicien folk, sans aucune éducation musicale
formelle.
Avec
ces racines dont vous parliez précédemment et votre
style de composition, à la fois très simple et très
complexe dans ce qu'il exprime, comment vous sentez-vous au sein
du contexte actuel, dans ce monde un peu fou des synthétiseurs,
de MTV, de toute cette surenchère ?
Je pense qu'il existe
deux choses distinctes qu'il ne faut pas mélanger : d'une
part la promotion, le business ; de l'autre la création.
Si on combine, on devient fou. Je tente de me concentrer sur
la musique et d'assurer juste ce qu'il faut de promotion, sans
que cela occupe une trop grande place dans ma vie.
Votre
retour sur scène, dans l'esprit des Européens en
tout cas, s'est fait à Rock in Rio. A cette occasion, je
sais que vous avez aussi participé, avec un grand nombre
de musiciens brésiliens, à une grande fête
pour célébrer l'avènement de la démocratie
au soir des élections qui se sont tenues le 15 Janvier
85. c'est d'ailleurs ce qui a donné naissance à
la chanson Only A Dream In Rio.
En effet. Nous sommes
partis pour participer à Rock In Rio et c'était
merveilleux, parce que cela faisait six mois que nous n'avions
pas joué ensemble et la réception là-bas
a été fantastique ; tout le monde était
très enthousiaste et, pour moi, c'était extrêmement
rassurant. Il s'est trouvé que les élections,
les premières après vingt ans de dictature militaire,
avaient justement lieu pendant notre séjour à
Rio. Un moment exceptionnel, plein d'espoir et d'inquiétude
pour les gens, très électrique. Je ne savais pas
de quoi il s'agissait, mais des amis m'ont emmené à
cette fête ; là j'ai rencontré des musiciens
brésiliens qui avaient beaucoup souffert de la dictature
; ce fut une soirée formidable. Je n'ai jamais rien vécu
de pareil. Par la suite, j'ai écrit cette chanson, Only
A Dream In Rio.
Sur
le 30cm, il y a des chansons d'inspiration variée : par
exemple Mona, touchante et pleine d'humour à la fois.
Mona est une truie
qui m'avait été offerte pour mon anniversaire.
Je l'ai gardée avec moi pendant huit ans. Un jour, elle
a absorbé de la mort-aux-rats, il a fallu la tuer. La
chanson retrace mon émotion d'alors.
Une
de vos caractéristiques semble être une grande exigence
quant à la qualité des musiciens qui vous accompagnent.
Alors que le plus souvent on vous imagine plutôt comme un
folkeux, seul à la guitare.
Comme je l'ai déjà
expliqué, la guitare et la voix sont l'épine dorsale
de ma musique et de mon style. Au demeurant, il est merveilleux
de pouvoir jouer avec d'autres musiciens et je tiens à
le faire aussi longtemps que cela sera possible et le plus souvent
possible.
Vous
affectionnez les harmonies vocales semble-t-il, car non seulement
vous en faites sur vos propres disques, mais vous allez aussi
en faire sur ceux des autres.
C'est un fait, j'adore
ça. Par exemple, quand je chante avec Arnold et Rosemary,
c'est pour moi une des choses les plus gratifiantes.
Qu'est-ce
que cela représente pour vous d'être sur scène
en train d'interpréter pour un public venu écouter
des chansons que vous avez écrite chez vous et enregistrées
en studio ?
C'est ce qu'il y
a de plus important, jouer live. Bien-sûr le disque, les
vidéos, c'est bien, mais la scène, c'est une autre
réalité, c'est capital.
De
quoi est faite votre vie aujourd'hui, qu'aimez-vous, à
quoi vous occupez-vous ?
J'ai une vie très
pleine. J'ai deux enfants, je suis à nouveau marié,
j'habite New York mais je vais souvent voir ma famille dans
le Massachusetts. J'aime faire de la voile, du sport. Pendant
longtemps, j'ai pris beaucoup de drogues. Depuis trois ans maintenant,
j'ai tout arrêté : le tabac, l'alcool, l'héroïne,
tout ! Je m'intéresse activement aux causes politiques
: le désarmement, l'environnement.
Vous
êtes un des rares artistes américains à n'avoir
pas écrit une chanson sur l'Amérique sur son dernier
album.
Je ne sais pas ce
que c'est d'être américain. Peut-être est-ce
justement de ne pas le savoir. Cela explique sans doute tout
ce patriotisme, ce nationalisme : une tentative de se définir.
Les américains ont beaucoup de pouvoir dans le monde
et peu de responsabilités, il faut que cela change très
vite. En voyageant, en travaillant en Europe, j'ai fait la connaissance
de gens qui sont très inquiets à cause de Reagan
et de Kadhafi. Vues d'ici, les choses sont très différentes.
Bien des gens nous ressentent comme des agresseurs et voient
dans les Russes des pacifistes qui veulent discuter. Nous devons
répondre à cela.
Nombre
de vos chansons traitent de thèmes personnels ou cherchent
à comprendre la place de l'homme dans l'univers. Plus rares
sont celles qui traitent de thèmes politiques ou sociaux.
Lorsque j'écris,
ma démarche est rarement cérébrale, j'exprime
surtout mes émotions. Ecrire n'est pas un acte intellectuel
mais émotionnel pour moi.
Maintenant
que vous ne prenez plus de drogues, quel effet cela vous fait
de chanter Fire And Rain ?
Cela me renvoie à
l'époque où j'ai écrit cette chanson. Je
ressens les émotions qui furent les miennes alors.
Qu'est-ce
que votre carrière vous appris que vous ne compreniez pas
lorsque vous aviez seize ans ?
Que plus ça
change et plus ça reste la même chose. Et aussi
que chaque moment est unique, qu'il faut avoir l'esprit toujours
ouvert. Ainsi, je cherche à me construire une foi positive,
pour contrebalancer le négativisme dont j'ai fait preuve
jusqu'ici, parce que je pensais que tout ne faisait que se détériorer.
Finalement, c'est bon d'être ici.
La
plupart de vos albums, surtout parmi les plus récents font
montre d'un mysticisme certain.
des titres comme
Shower The People, Secret O' Life, I Will Follow, Terra Nova
en sont de bons exemples. C'est quelque chose que je ne saurais
expliquer, c'est là, inconscient et ça se manifeste
dans ma musique. Je ne contrôle pas ce que j'écris.
Qu'est-ce
que vous voulez transmettre au public ?
En fait, j'ai besoin
du public pour faire ce que j'ai à faire. Le concert,
nous le faisons à deux, lui et moi.