Articles et Interviews


1ère Télé de JAMES TAYLOR au JOHNNY CASH SHOW

(Philippe Garnier - envoyé spécial à New York State. Février 71)

 

New York State. Février 71. J'ai un mal de chien pour trouver une télé; dans un rayon de 50 km, pas un de mes amis ne possède pareil engin. Mais quoi, j'allais pas rater ça : "Johnny Cash… on Campus " qu'ils disaient dans le journal. J'ai été faire un tour chez les étudiants, et, sure enough, il y avait une petite fenêtre grise ; il y en avait même plusieurs. Les étudiants, avec les ménagères, sont les dernières personnes à être encore branchées sur le " tube ". Mais il est très difficile de les convaincre de changer une chaîne un mercredi soir, le soir du feuilleton favori, " Bloc 36 ", une connerie érotico-médicale de première bourre. Johnny Cash? You must be kidding ! - oui, mais "on Campus, avec James Taylor, Neil Young et ... Inutile de continuer: succès instantané.
Au début des années 60, les étudiants vivaient de Pall Malls, de hamburgers et de Simon and Garfunkel. Début 71, ils vivent de Pall Malls, d'herbe pendant les week end, de hamburgers et d'une compote James Taylor, Neil Young, Elton John. SHUT UP ! "Just like a trip to snow country..." susurre la poulette de la publicité la plus tarte du mois (pour la bière Geneses), "and now, THE JOHNNY CASH SHOW, FROM NASHVILLE!" Leur campus, ils ont dû le trier sur le volet ; il est vrai que dans le Tennessee, les " freak shows " (comme on appelle certains campus à Boston, dans le Michigan et… oui, même l'université du Kansas (!) - à Lawrence), les freak shows doivent être rares. Bref, toute cette belle jeunesse est propre, blanche, parle encore d'idéal, de " student politics " (pas ce que vous croyez) et du problème de drogue, comme des vulgaires paolis. Beaucoup d'acné ; on se croirait revenus dans les Années 50. Et Cash répond aux questions empressés : " Monsieur Cash, que pensez-vous de la drogue ? - Mmm I dunno… I learnt the hard way… " et, de fait, c'est assez bizarre, tout ça : un ancien junkie (Cash) invite sur son show au autre junkie notoire (James Taylor) pas tout à fait retiré des affaires, celui-là, et tout ça pour le plus grand plaisir et l'édification de jeunes gens dont la plupart n'ont jamais " essayé " quelque chose de plus fort que le tabac, le hash ou le Tennessee Sour Mash. Encore le star-system ! Même au moment où la mode est au retour, à la simplicité, à l'expérience directe : la plupart d'entre nous vivent encore par personnes interposées.

SORTI DU CIRQUE GROTESQUE ET FRANCHEMENT RÉPUGNANT DU GRAND OLE' OPRY (BASTION DU PATRIOTISME RELIGIEUSARD AMÉRICAIN (REDNECKS OF THE WORLD, UNITE) JOHNNY CASH EST TOUT A FAIT SUPPORTABLE. A vrai dire, j'aime assez ça. Il chante " A boy named Sue " (How do you do ?); marrant, le Country & Western: aimer les Byrds et le Buffalo Springfield-Poco est une chose; aimer Cash ou Merle Haggard en est une autre. C'est une musique très directement sociale, dans la mesure où le chanteur dit ce qu'il a à dire très simplement, presque sans métaphore ; une communication (presque toujours réac) débitée sur un fond tink-a-tink dink très particulier. Pas étonnant que cette musique soit populaire : elle est issue d'un certain groupe social, et " parle " à ces gens très directement. L'auditeur n'a pas à Y METTRE DU SIEN, comme c'est le cas pour la plupart des chansons de rock, de Chuck Berry à Dylan ; une fable est racontée, des paroles sibyllines sont énoncées, mais une partie de l'effort vient de vous-mêmes ; vous pouvez y caser votre propre expérience. Et c'est bien pour cela que le rock a toujours été une musique si forte et si vivante, PARCE QU'ELLE N'EST PAS A SENS UNIQUE. Au bout de quelques années, une chanson comme " Vision of Johanna ", ou " Four Days Gone " ou " Sign on the Window " (says " thre-e-e's crowd "), une telle chanson n'est plus ce qu'elle était lorsqu'elle a été enregistrée ; elle est CHARGÉE, grossie, riche de millions d'expériences liées à cette chanson, riche de millions d'imaginations. Et peut-être est-ce là une des raisons du malaise actuel concernant le rock : cela vient peut-être de nous-mêmes, d'un certain manque, d'une certaine stérilité passagère (on a été tellement entubé par l'Industrie). Le sens unique a été rétabli depuis quelques temps.
Linda Rondstadt est annoncé avec son groupe. Vous vous souvenez de " Silk Purse " ce disque au titre délicieusement cochon, et cette pochette inouïe, Linda et ses porcs ? C'est elle. Elle aurait pu jouer dans " Five Easy Pieces " aux côtés de Jack Nicholson (c'est à dire dans son lit). Elle chante " She's a very lovely woman " and yes indeed, elle est assez chouette, la môme; un côté vulgaire. Mais ce salaud de cameraman s'obstine à ne pas vouloir cadrer le jean de Linda. La télévision objective, ça n'existe pas plus ici qu'en France, comme vous pouvez le constater. Quoiqu'en dise Ralph J. Gleason dans un récent Rolling Stone (il se prend pour Benjamin Franklin, ce type-là), le rock à la télévision Americaine est un parent aussi pauvre qu'en France ou en G.B. Il n'y a que la radio qui soit vraiment supérieure, à cause des F.M-stations. Mais l'ineffable Gleason comme tout San-Franciscain qui se respecte croit que les U.S.A ressemblent à Frisco. Récemment, on a eu quelques bons programmes, produits à San Francisco par Ralph J. lui-même (sur le réseau " éducatif " NET) : deux heures de concert, partagées entre Santana (priez pour nous) et le Dead ; et on nous promet une heure et demie d'Airplane en train de partouzer dans un studio avec D. Crosby et consorts. Ajoutez à cela Dick Cavett qui invite souvent des gens comme Ike et Tina Turner (puis-je me joindre aux louanges-orgasmes collectifs de nos critaquatiques locaux après le passage de la Revue à l'Olympia ? et leur suggérer qu'il y a dans " Gimme Shelter " une apparition de Tina qui n'est pas piqué des hannetons). Oui, Dick Cavett est le seul truc regardable sur les 3 ou 4 networks ; en décembre, il y a eu Janis et son Full Tilt Band (en différé), et c'était bien beau ; très nécrophiliaque.
NEIL YOUNG SE POINTE SUR L'ESTRADE, DANS SON HABITUELLE CHEMISE MEXICAINE, AVEC SON HABITUELLE GROSSE GUITARE ACOUSTIQUE ; et comme d'habitude, on ne lui voit pas les yeux à cause de sa coupe de cheveux à l'autruche : s'il pouvait comme Robert Johnson, se tourner vers le mur, il le ferait sûrement. Il chante deux nouveaux titres. Dans la première chanson, qui pourrait bien s'appeler " Bad for loneliness " (ça vous étonne ?), il parle manifestement de ce qui est arrivé depuis l'été, de sa tournée, de ses enfers quotidiens : " I'll go back to Canada/Until fe-bru-a-ry… ") Il a la même voix que sur " After the Gold Rush ", et c'est bien dommage. Dommage, parce que même si son dernier album est plutôt joli et plaisant, on ne peut s'empêcher de regretter la magnificence du premier effet, par exemple (Neil Young) ; paroles glacées sur musique brûlante ; voix incomparablement chargée, tremblante au bord de la brisure; arrangements formidables. Ce disque fait partie de ma vie comme de celle de milliers d'autres paumés, de schizos ; milliers de types qui cultivent amoureusement leur folie et nourrissent secrètement leurs fantômes. " After the Gold Rush ". C'est un disque pour AM radios (Europe1, si vous préférez); de plus, cette façon de chanter qu'il a adopté récemment est vraiment proche du ridicule, surtout qu'on sait ce qu'il peut faire (sur "The Loner" sur "Last Trip to Tulsa" sur "Southern Man " ou le " Country Girl " de "Déjà Vu"). Ce soir, il chante aussi une chanson pas très marquante (" Heart of Gold " ?) en s'accompagnant au piano. Puis il salut à peine et s'en va. C'est le Neil Young de " Sugar Mountain ", cette chanson qu'il a sorti il y a deux ans, sur la face B du " Oh, lonesome Ma" de Gibson. (Reprise RS 20.861). " Sugar Mountain " a été enregistrée live, et il joue acoustique ; si j'en parle, c'est pour signaler qu'il y a eu un Neil Young de l'époque des cafés folksy-folksos. A en croire Stephen Stills (voir l'interview dans Rolling Stone 77), Young était déjà dans ce milieu, avant de débarquer à Frisco avec son ami Bruce Palmer dans un corbillard immatriculé dans l'Ontario, et d'y rencontrer une vieille connaissance, Steve Stills (et Richie Furray) et, bref, d'entrer dans la légende. Comme le dit Stills un peu humoureusement : " He was into being Bob Dylan " (" à l'époque il essayait d'être Bob Dylan "). Oui, tout ce que fait Young en ce moment, ses concerts-z-acoustiques et tout, c'est déjà là " on Sugar Mountain ".
Apparemment, Young s'est bien plu à Nashville, puisqu'il a passé quelques nuits à enregistrer dans les studios d'Elliot Mazer, avec l'aide de James Taylor, de Tony Joe White, de l'omniprésent Kenny Buttrey et de musiciens de Mother Earth. Oui, c'était chouette de voir Young, mais je ne pouvais m'empêcher de penser à ce concert mémorable, à l'Albert Hall de Londres, à cette frénésie lorsque Young, Stills et Crosby, groupés autour de la batterie de Dallas Taylor s'en donnaient A CŒUR JOIE, " guitars cracklin, fender soaring ", ce son énorme qu'ils avaient en concert. Et puis, peut-être ai-je trop écouté ses disques, peut-être ai-je trop souvent touché le fond de certaines de ses chansons,. Peut-être est-ce une affaire trop privée, trop intime, pour trouver une quelconque satisfaction dans un concert public. Et si c'était ça, la grosse différence ? Si c'était ça le changement radical qu'on a tous subi ces dernières années, les Ricains, le rock et nous ? (et nous ?)
Johnny Cash, dans son gilet à la John Wayne (il réserve son célèbre costume à la Thomas Jefferson et ses religieuseries pour l'Opry) pousse encore la romance. On entr'aperçoit Carl Perkins à la guitare derrière. Il a plu sur ses blue-suede-shoes ; c'est un peu triste. Cash, avec son air inimitable d'en savoir très long et très gros, déclare qu'il est persuadé que " cette jeunesse est notre espoir et qu'elle n'a jamais été aussi belle
". M'ouais… "Just Like Tom Paine Himself ", en quelques sorte. Puis, il introduit enfin " un gars de la Louisiane qui mériterait d'être connu depuis longtemps déjà ", Tony Joe White.
Bon, là, je ne vais pas faire l'historien. Vous en savez certainement plus sur T.J White que la plupart des Américains ; ils croient toujours que "Pork Salad Annie" est de Presley. Je me souviens de Lattès au Pork Club téléphonant à Tony Joe White, à l'époque de " Soul Francisco ". On adorait la wah-wah, dans ce temps-là. Et on croyait bien que Tony Joe était Noir. Ouh la-la, y' avait de quoi s'exciter ! Et de fait : ses deux premiers disques se vendirent certainement plus en France que dans tous les Etats-Unis. J'espère que vous connaissez au moins " Scratch my Back " et " Old Man Willis". Je vous épargnerai les pommades, à savoir si c'est swamp ou pas swamp, etc.… Toujours est-il que Tony Joe va devenir célèbre dans son propre pays, parce qu'il est temps. Parce que c'est le bon moment, et aussi parce qu'il a quitté Monument pour Warner Bros (comme Taylor, comme Zappa, Van Morrison, J. Sebastian ; et comme tous ceux qui veulent percer et qui ont besoin d'une Compagnie qui sache vendre des disques. Actuellemnt, Warner-Reprise possède la meilleure équipe existante - ça va des producteurs jusqu'à Ed Trasher, le génie du packaging - et conséquemment, ils se constituent une écurie assez phénoménale).
TONY CHANTE " MY KIND OF WOMAN "; IL Y A UN ORGUE DANS LE FOND; IL JOUE DE LA GUITARE DE " L'ECHO-VAMPER ". DE TOUS LES " PERFORMERS " DE CE SOIR (ET CE NE SONT PAS LES MOINDRES !), C'EST LUI QUI CREVE VRAIMENT L'ECRAN. Avec son style " rentre dedans ", son œil crapule et ses hahanements, il met tout le monde dans sa poche. Bien sûr, il n'aura jamais le succès d'un Taylor ou même d'un Young : ses chansons sont un peu trop saines, trop robustes, son humour un peu trop fruste. Exactement comme les chansons de Robbie Robertson, du Band (mais en beaucoup moins sophistiqué, moins cul-de-poule, si vous voulez). Tous ces types-là ont " vécu ", ils ont roulés leur bosse, et ils en sont à tirer les leçons de leurs frasques passées. Ces hommes approchent tous de la trentaine, faut pas l'oublier, et on en arrive à un rock pour vieux teenagers, une musique pour tous ceux qui reviennent de quelque part /The Land of Drug, the Land of Communes, the Land of Hysteria, the Land of Booze,, et surtout pour tous ceux qui reviennent de Desolation Row ou/et du Street Fighting-Man Memorial. D'un côté les gens de Woodstock, marqués par la vie qu'ils ont menée (ou plutôt qui LES A MENÉS), mais gardant une certaine rusticité, et un côté " Man's man's World " : The Band, Van Morrison, les frères Traum, sans oublier les jeunes excentriques comme Tony Joe, ni les californiens ou Texans opérant toujours dans des coins impossibles (comme Marin County) ; des gens dont vous avez sans doute rarement entendu parler, et c'est dommage ; des groupes comme le Sir Douglas Quintet, Louie ans the Lovers, ou le très récent et excellent Little Feat (composé de vieux de le vieille comme l'increvable guitariste Lowell George et de Roy Estrada ; on y reviendra).
Mais tout le monde ne peut s'identifier à ces hommes et à leurs chansons : il y a un peu trop de sève, pour un sang faible. Il n'est pas donné à tout le monde de se marrer à l'écoute de " Up on Cripple Creek " ET DE SAVOIR POURQUOI (" There is a thing in the whole wide world/ That I sure would like to see/ And this is when this little love of mine/ DIPS A DOUGHNUT IN MY TEA (hi hi !) ") Il y a aussi des marginaux, comme Jesse Winchester, avec qui l'on peut s'identifier si on est loin de son pays et si on vit dans un pays au climat impossible (Jesse est du Tennessee, mais il est réfugié à Montréal pour échapper à l'ARMÉE. A Montréal, il est malheureux comme un chien, mais il fait les beaux jours des boîtes comme le Back Door, près de McGill University. En Janvier, il a commencé à jouer avec un groupe ; ça doit valoir le détour). D'un autre côté, il y a des gens comme Neil Young ou James Taylor ; le blues du fils-de-riche, la complainte souffreteuse. Et faut pas se gourer : il y a des millions de types qui se trouvent dans cette catégorie, qui peuvent identifier leur propre expérience à celles qui sont véritablement la substance des chansons qui nous occupent. Et, bien sûr la personnalité la plus marquante de cette classe-là, c'est James Taylor, qui se pointe en ce moment sur l'écran ; et c'est du délire.
JAMES TAYLOR EST UNE SUPERSTAR. JE NE VAIS PAS VOUS ACCABLER AVEC MES TARTINES DE " JE L'AVAIS BIEN DIT " JE L'AVAIS HALLUCINÉ DEPUIS LONGTEMPS ". D'autre ont dû déjà le faire, comme pour le Springfield. Il n'en reste pas moins que mes articles péremptoires (et définitifs, faut-il le dire ?) sur Young et Taylor ont orné depuis un an les corbeilles-à-papier des rédacteurs-en-chefs des revues les plus diverses. Quand vous lirez ce texte, à peu près tout le monde aura parlé de Taylor (puisque même Billboard, et surtout Billboard n'en finit pas de se répandre sur le "phénomène-Taylor "), et donc vous saurez tout sur lui, comme on dit, tout sur les "Kennedy du Rock ", sur Danny Kootch, sur Alex, Livingston et Kate Taylor, sur les déboires de James, sa manie de s'échapper des hôpitaux psychiatriques et d'y retourner volontairement, périodiquement ; tout, enfin sur sa vie New Yorkaise sur le groupe Flying Machine, sur ses " habitudes honéreuses " (les deux mots commencent par un H , c'est très subtil), sur ses frasques londoniennes, sur Apple et son disques abominablement produit et " arrangé ", sur Martha's Vineyard, et tout plein d'anecdotes et considérations que vous pourrez lire dans Rolling Stone 76 ou dans une compilation d'icelui que l'on ne manquera pas de publier dans tel ou tel organe de la presse pop française ; anecdotes et considérations que mon ego - faut-il le dire ? - se refuse absolument ) rapporter pour votre bénéfice et édification. James est un grand type long, très long, et osseux, qui a l'étrange propriété de changer de tête tous les quinze jours (et qui donc, je vous le demande avait la sainte manie de changer d'image à chaque nouveau disque ? Allons, cherchez bien…) Ce soir, Taylor a des traits plutôt décadents, façon d'Artagnan ou Errol Flynn jouant un pirate fin-de-race aux mœurs très dissolues ; un air définitivement gascon. Juste pour ce soir, bien sûr. Inutile de préciser que s'il a officiellement arrêter de se piquer, " he is still a druggie ", comme il le déclare à Timothy Crouse, de R.S : et nous éclaire un peu plus sur la désintoxication en cours : " he stills uses pot, hash, uppers (amphétamines), downers, (tranquillisants), opium, cocaïne, acid and mescaline ". comme on le voit, il est du bon côté du versant, keep on truckin' ! Mais le fait est qu'il est là, son image catapulté sous tous les azimuts, par ATV, dans un des shows les plus populaires des Etats-Unis. C'est que s'il se came encore jusqu'aux yeux - " par faiblesse " - et s'il étale sa gueule de " dope-fiend " sur toutes les couvertures de magazines, Taylor représente avant tout - pour l'auditoire, pour l'Establishment, pour l'Industrie et pour l'acheteur - quelqu'un qui cherche à s'en sortir seul.
Et pas seulement de la drogue : il s'intègre, bien involontairement, bien sûr, dans ce nouveau " trend ", ce courant qui est venu des jeunes eux-mêmes, mais que le Système s'est empressé d'amplifier, d'encourager, de magnifier (à sa manière habituelle : articles de vulgarisation mettant l'emphase sur les détails touchants ; bébé phoques, jeunesse chevelue démazoutant la Golden Bay de San Francisco, etc….) Oui, tout a été fait pour orchestrer ce mouvement : retour à la simplicité, turn off the decibels, écologie, champs d'épandage et petits-z-oiseaux. Jusqu'à ce que ces voyous aillent trop loin et fourrent leur nez dans les histoires d'immobilier, de city-planning etc. … Déjà cet été, Ramparts avait publié un numéro-spécial-écologie, un document capital car s'ils semblaient céder à la mode du jour, les rédacteurs de remparts avertissaient très clairement les jeunes Américains de ce qui risquait de se passer : et de fait, le printemps-été 70 fut le moment où le mot écologie franchit le Mur du Jargon pour devenir une des pantoufles favorites de Time Magazine et de Richard Nixon. A l'époque des émeutes, des meurtres et des attentats, on n'était que trop content d'encourager d'aussi saines aspirations ? ce qui est en réalité l'une des issues primordiales pour l'humanité était devenue, en quelques mois et deux numéros de life, un dada commode, un piège-à-cons, bref, la politique du bol d'air.
Voilà pour le " sine qua non " du succès de Taylor (ce n'est pas un hasard si, par exemple, les malins de la publicité mettent un soin énorme à nous montrer T.J White travaillant avec une vrille électrique, ou Taylor en charpentier, ou Arlo Guthrie en train d'affûter une hache. C'est la formule " comme vous et moi ", vous comprenez ?). Mais qu'on m'entende bien : toutes ces conditions, ce timing parfait, ne sont qu'incidents et n'ont fait qu'amplifier le succès d'un homme qui de toutes façons serait sorti de l'ombre, par son seul talent. Mais les chansons et les musiques de James Taylor sont un peu trop minces, il faut l'avouer, pour justifier un tel engouement, et expliquer ce qui d'ores et déjà est un " phénomène " : au point de vue commercial, avec l'album " Sweet Baby James" rondillonnant joyeusement vers la 15ème place au Top Twenty depuis plus de 45 semaines. Et c'est justice, pour une fois, puisque cet album est un des rares disques réellement parfaits sortis cette année (avec American Beauty). Au point de vue culturo-socio-you-call-it-what/but-it-doesnot-mean-shit-to-a-tree, je viens de m'en expliquer: il s'agit très étrangement (parce que sous une forme viciée) de la nouvelle idéologie "Everybody is a Star" ( et si vous n'aimez pas Sly, vous pouvez lire l'avant- propos de Whole Earth Catalogue, la Bible du New Age, où il est dit en substance : " Nous sommes les dieux, et vaudrait autant s'y mettre tout de suite and become good at it "). Tout le monde est une star. Il y a Moi et la Famille dans laquelle je vis, autour de laquelle je gravite, et j'y suis Dieu. Pas besoin de Woodstock ni de Voyage-Organisé vers les Nouveaux Horizons… Nouvelle emphase sur la personne, sur le progrès POSITIVE, comme dit Jerry Garcia. Un e nouvelle Modestie, une nouvelle éthique. Une nouvelle "frontier" (sens américain), qui n'est plus géographique ni ne réside dans de nouveaux états de perception (la Nouvelle Frontière de Ken Kesey). Je lis, au hasard : " Ce qui me sépare de mes anciens amis du Mouvement, c'est qu'ils veulent l'égalité de tous dans la paresse ", déclare Ray Mungo, ex-fondateur du Liberation-News-Service, sans qui il n'y aurait sans doute jamais eu de presse Underground. Je reparlerai sûrement de Raymond Mungo, parce que son " Total Loss Farm " (Dutton and Co, New York 70) est un bouquin qui a eu un impact incroyable sur des milliers de têtes molles comme la mienne, et son " Famous, Long Ago) (Beacon Press) est un document capital pour comprendre ce qui est arrivé au " Movement ", à vous, à moi. Par ailleurs, ces deux bouquins sont des chefs-d'œuvre de fraîcheur ; " Total Loss Farm " est aux seventies ce que " l'Electric Kool Acid Test " était pour les 60's. ailleurs, je lis, sous la plume d'un vieil universitaire qui parle de Fourier : " Fourier exaltait l'argent parce que pour lui cette image était de droit fournie par le mode de vie des gens riches : vue scandaleuse aux yeux des contestataires eux-mêmes : le gauchisme, le hippisme, culpabilisant tout ce qui est lié à la classe possédante ou consommante, rejette tout bonheur, tout plaisir qui serait induit de modèle bourgeois (partagé par les bourgeois). Cependant (questions) : l'énergie politique peut-elle se développer, s'appliquer, transformer, sans image ? une classe peut-elle avoir une autre image de bonheur que celle de la classe qui lui est immédiatement supérieure ? Ou, au contraire, chaque classe secrète-t- elle sa propre image du bonheur ?Avec des éléments venant d'où ? quel est le mécanisme politique de la citation ? Et donc, finalement, quel est le mécanisme culturel de la révolution ?(Roland Barthes)

Reconstruire l'Amérique (en tant qu'Utopie, Image) du dedans, de l'intérieur. Ne pas se ruer sur les Moulins-à-vent comme la Maison Blanche ou le Pentagone ou Wall Street, mais travailler plus souterrainement, plus efficacement, en devenant la moelle du vieux dinosaure. Les Don Quichotte rigolos à la Jerry Rubin, Hoffman ou Tim Leary sont passés du rang de culture-héros à celui de pitre-au-pensionnat avec une rapidité incroyable. Les flambeurs de la Révolution n'ont duré qu'un été ; un vieux socialiste, juif révolutionnaire, lui aussi, mais qui magouille depuis les années les années 30, a déclaré récemment : " Hoffman et Rubin ? Me faites pas rigoler ; ils étaient parfaitement incapables d'organiser un déjeuner, encore moins une révolution… Dans quelques années, ils formeront un duo de Vaudeville ", et d'ajouter : " Non, l'espoir, maintenant, c'est de voir tous ces jeunes les vraiment jeunes, se tourner vers la politique locale, et militer sur des questions affectant la communauté à laquelle ils appartiennent ". Et de fait, on voit plus d'un moins de trente ans se présenter comme shériff ( !) ou organiser des comités pour s'opposer à la corruption et aux transactions des Eaux et Forêts, ou des Ponts-et-Chaussés, etc…
Bon, je m'emporte. Cette idéologie du New Age décrite ci-dessus, on la retrouve dans ce Johnny Cash Show, mais sous une forme éminemment viciée ; on a certes fini de s'identifier à nos démons (Jagger), mais on s'identifie encore à des types qui idéalement seraient " comme vous et moi ". Qui auraient des problèmes similaires aux vôtres. Bref, Monsieur Tout le Monde risque d'être la prochaine superstar. Un tel système, évidemment, est appelé à se mordre la queue ; mais les maisons de disques n'en ont rien à foutre ; passé la moisson, elles trouveront autre chose. Le plus triste, c'est que cette prochaine formule viendra encore des jeunes. C'est à se flinguer vous ne trouvez pas ?
James Taylor doit trouver ça déprimant, lui aussi. Il a vraiment un air de chien battu ; mais il l'assume, sa chiennerie, et va nous servir son magnifique " Rainy Day Man ", puis " Sweet Baby James " ; Cash se joint à lui pour "Oh, Susannah" (quoi d'autre ?), et ça se termine (évidemment) par " Fire and Rain " (sweet dreams and flying machines in pieces on the ground). Comme a peu près toutes ses chansons, " Fire ans Rain " parle d'expérience vécues et encore douloureuses : suicide d'une amie (But I always thought/That I'd see you again), kicking off the habit (héroïne) : " you've got to see me through another day/ I won't make it any other way " etc…
J'ai du mal à, trouver une bagnole pour m'amener du campus jusqu'à Belly-of-the- Whale, où Home Cooking jouait depuis 9 h. Je connais tous les membres de Home Cooking : Elly chante avec une voix éraillé ; le monsieur qui lui a appris à jouer de la guitare est un certain David Bromberg ; vous connaissez ? Il y a aussi Natch à l'harmonica, et il se défend de mieux en mieux. A quatre, ils sont capables de nous jouer tout ce qu'on leur demande, depuis des vieux gospels oubliés jusqu'à " Amazing Grace ", en passant par l'indiciblement beau " Whinin'Boy Blues " . Oui, ce soir à Belly, c'est mieux que le Johnny Cash Show ; parce qu'on se connaît tous, parce qu'on peut se toucher, et parce qu'on s'y sent vivre. -

New York State. Février 71
PHILIPPE GARNIER.


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