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James Taylor : « Vis avec ton instrument. Vis avec
tes chansons »
Pat Metheny est son plus grand fan. Et ce n’est
pourtant pas un instrumentiste de jazz renommé, mais un
homme
dont les chansons folk-rock sensibles en ont fait, depuis 1970,
le compagnon de millions de personnes. Et il le reste, malgré
cinq années de pause et un nouvel album October Road, ce
qui
est évident au vu de la réaction enthousiaste de
la
part du public durant son récent concert à l’Alte
Oper de Frankfurt. En relation avec le nouvel album et la tournée,
l’opportunité s’est faite sentir d’une
interview avec l’auteur-compositeur légendaire.
Comment,
après toutes ces années, gardez-vous alerte votre
créativité à faire de la musique?
James
Taylor:
Eh bien… Il n’y a aucun autre sentiment comparable à
celui que l’on ressent lorsqu’une chanson se développe
et prend forme en soi. Et il est merveilleux de pouvoir communiquer vos
idées aux autres musiciens et de voir comment tout cela évolue
avec l’arrangement. C’est le meilleur processus créatif
que je connaisse. Et j’ai aujourd’hui encore une très
forte pulsion à écrire des chansons.
Et
l’inspiration, vous la tirez de votre propre vie?
James
Taylor:
Oui, un grand nombre de mes chansons ont des connections très
personnelles avec moi-même. J’écris de manière
très émotionnelle – à propos de choses tirées
de ma propre vie, des projections, et des fantasmes. Par exemple:“Frozen Man” parle d’un homme qui est retrouvé
gelé dans la glace et qui revient à la vie. Mais c’est
en fait une métaphore de moi-même par rapport à ma dépendance
à la drogue, me réveillant et revenant à la
réalité après 17-18 ans au cours lesquels j’ai
été «gelé» à l’intérieur.
Bien que les descriptions ne soient pas exactes dans les faits,
mes chansons ont toujours, au delà de l’imaginaire,
un «pont» direct et important qui les relie à
moi-même. Parfois le public ressent la même connexion
que moi, et utilise la chanson de la même manière …
Vous
sentez-vous attaché à une certaine région?
La “Caroline” est souvent évoquée dans
vos chansons …
James
Taylor:
Il y a tout un lot de chansons qui, pour ainsi dire, marque certain
points dans le paysage. Par exemple “Copperline”. Et
“Carolina In My Mind”. Ou – sur mon dernier album
– October Road.
Est-ce
le nom réel d’une route?
James
Taylor: Pas
officiellement. A une époque, je vivais sur une route sur
l’île de Martha Vineyard. Cette route n’avait
pas de nom, parce que je l’avais construite moi-même.
Et j’ai toujours voulu la baptiser «October Road».
Un voisin, qui plus tard a déménagé là-bas,
a finalement donné à la route son nom officiel –
que je préfère ne pas révéler ici, autrement
il y aura tout un tas d’allemands qui arriveront pour voir
où j’ai vécu … En tout cas, j’adore
toujours autant la sonorité et l’idée d’une «route
d’octobre » … et c’est comme ça que
la route est apparue dans cette chanson.
Et
“Copperline”? On a du mal à situer l'endroit sur
aucune carte routière?
James
Taylor:
(il rit) Eh bien – pas loin de notre maison dans la Caroline
du Nord rurale, il existe une carrière - près d’une
crique appelée Morgan Creek - que nous avions baptisé
“Copperline”. Cela parle du paysage dans lequel j’ai
grandi et qui possède quelque chose de spécial. Les
montagnes autour d’Asheville, en Caroline du nord, d’où
vient la famille de mon père, sur la rive du Tennessee, je
les aime énormément.
Cela
m’amène à vous poser la question sur vos traditions
musicales .
James
Taylor:
Eh bien je peux faire la liste de mes premières influences.
En Caroline du Nord nous avons toujours eu une bonne dose de Country
& Western qu’on écoutait à la radio: Hank
Williams, Flat & Scruggs, certain trucs du Grand Ole Opry de
Nashville. Mes parents aimaient les airs de comédies musicales
– Rodgers & Hammerstein, Rodgers & Hart, Cole Porter
– et toutes ces merveilleuses comédies musicales d’antan:
“My Fair Lady”, “Oklahoma” etc. Et ils jouaient
eux-mêmes de la folk music – Pete Seeger, The Weavers,
Woody Guthrie, Leadbelly – ainsi que la musique classique
légère et les chansons satiriques – peut-être
connaissez-vous Tom Lehrer …
...
"Poisoning Pigeons In The Park"
James
Taylor:
(éclate de rire) Oui, exactement! Et donc j’ai écouté
des trucs comme ça lorsque j’étais enfant –
jusqu’à ce que mon grand frère me corrompe avec Elvis, Ray Charles, James Brown, Jackie Wilson, le Kingston
Trio. Et alors que j’étais encore un jeune adolescent,
cela s’est développé vers une passion pour le folk et le blues – principalement le country blues:
le Révérend Gary Davis, Sonny Terry & Brownie
McGhee, John Lee Hooker, Lightnin´ Hopkins. Et Tom Rush, Bob
Dylan, Joan Baez bien entendu. Et ensuite il y a eu deux guitaristes
que j’ai essayé de copier plus que n’importe
qui d’autre. L’un était Ry Cooder avec Paradise
& Lunch. Et puis il y a eu un album appelé Music Of The
Bahamas. Je n’arrive plus à me rappeler le guitariste
...
Joseph
Spence ?
James
Taylor: Joseph
Spence, bien sûr ! Ce tailleur de pierre des Bahamas qui joue
un style de guitare très remarquable. Spence et Cooder m’ont
amené à un tout autre niveau . Et peut-être
dois-je mentionner une troisième personne: un guitariste
appelé Arsenio Rodriguez. Il a en quelque sorte «soulevé
le couvercle» de mon sentiment musical. La Salsa, la Samba
et la Bossa Nova m’ont également influencé –
j’ai probablement reçu une éducation musicale
assez typique pour l’époque.
Sont-ce
des disques que vous avez découverts en grande partie lorsque
vous étiez déjà célèbre ?
James
Taylor: Non.
Je les avais déjà découverts lorsque j'avais 20 ans. Et bien entendu, les musiciens que j’ai personnellement
connu ont également joué un rôle: Carole King,
Joni Mitchell, Bonnie Raitt ainsi que de nombreux musiciens de studio
réputés, inconnus du grand public mais aux talents
impressionnants.
La différence entre eux et vous, c’est la motivation
qu’a le songwriter d’écrire des morceaux très
personnels. Comment écrivez-vous? Recherchez-vous l’inspiration
de manière consciente?
James
Taylor:
Ma méthode est de me retirer avec ma guitare et d’attendre
patiemment jusqu’à ce qu’une musique passe par
là. La chose qui survient alors, possède déjà
en elle un composant émotionnel, qui indique une direction,
de même la plupart des thèmes que je reprend sans cesse,
mais à partir d’angles différents. Je ne cherche
pas cela consciemment... cela survient tout simplement. Alors, la
guitare indique la connexion émotionnelle avec le thème
et les mots qui sortent de ma tête ont déjà
un rythme et un flot avec un certain sens, et ceux-ci aident à
former la chanson. Je n’ai plus qu’à continuer
à travailler dessus, et peu à peu les parties se mettent
en place et le puzzle est terminé. Quelquefois, il est possible
de créer une chanson à partir de deux idées
différentes - "On The Forth Of July" sur mon nouvel
album a été composé à partir de deux
idées musicales différentes, qui ne se jouent pas
en même temps mais qui vont bien ensemble.
La
chanson sonne pourtant comme un seul et même pièce
…
James
Taylor:
Oui – mais pour obtenir cela, les deux idées doivent
être modifiées.
Vos
parties musicales sonnent comme si elles avaient été
travaillées note à note. Est-ce dû au fait que
vous êtes l’auteur de vos arrangements?
James
Taylor: Cela
provient plus d’une méthode de guitariste typique.
Excepté quelques chansons, qui se sont développées
au piano, j’ai toujours composé à la guitare.
Après ça, l’étape suivante consiste à
apprendre la chanson au pianiste - ce qui veut dire principalement
à mon ami Don Grolnick ou à Clifford Carter. Ce qui
m’aide d’un autre côté à mettre
la chanson dans une forme avec laquelle les autres musiciens –
le bassiste, le guitariste lead, le batteur et les choeurs –
pourront travailler. Le piano sert de filtre pour les harmonies
et je dirais, d’outil de communication, parce que la guitare
est, très souvent, quelque part dans son propre univers.
Mais nous avons enregistré le nouvel album sans le piano
- uniquement la basse, la batterie et la guitare. A cause de cela,
il nous a fallu nous concentrer sur le travail de guitare qui était
au centre des morceaux. Et vous me demandez si les parties de guitares
ont été travaillées note à note? Eh
bien, en fait je les ai traitées très simplement –
elles se sont développées au fur et à mesure
qu’elles arrivaient. Mais ensuite, il nous a fallu les retravailler
de façon très intensive – nous les avons rendu
aussi claires et précises que possible durant les processus
d’enregistrement et de montage.
L’inclusion
sans effort de vos parties de guitare dans le contexte des autres
instruments vous distingue de tous les autres guitaristes qui ne
composent qu’à la guitare …
James
Taylor: Ceci
est également dû à mon histoire personnelle
avec la guitare. J’ai d’abord appris à en jouer
en interprétant des hymnes d’église faciles,
des chants de Noël par exemple – avec une ligne de basse,
une mélodie et les harmonies au milieu, et donc, un concept
similaire à celui du piano. Mon pouce joue une ligne de basse
indépendante, les autres doigts font des arabesques autour,
elles peignent des harmonies. Beaucoup de guitaristes jouent avec
des accords clichés – parce qu’ils jouent et
grattent la guitare avec un médiator. Ils jouent l’accord
plein en un seul mouvement; mais ils jouent trois ou quatre parties
à la fois – ce qui ne doit pas arriver consciemment.
Pour ma part, je me promène au travers des différentes
parties – je joue et, en fait, elle surviennent d’elles-mêmes.
Écrites sur le papier, ces parties paraissent plus horizontales
que les accords pleins.
Et
votre guitare conserve sa propre partie intelligible à l’intérieur
des arrangements …
James
Taylor:
C’est la raison pour laquelle le bassiste doit décrypter
ma propre ligne de basse et pousser ensuite l’idée
plus loin. C’est très contraignant.
Donc,
vous jouez votre ligne de basse en picking malgré le bassiste
?
James
Taylor:
Oui, exactement. Vous savez, cela va faire un bout de temps que
Jimmy Johnson m’accompagne – et il y arrive très
bien.

Jimmy
Johnson
Et
le défi est de ne pas envahir le territoire de l’autre
tout en continuant à parfaitement harmoniser…
James
Taylor:
Exact. Et ceci est valable pour l’autre guitariste dans le
groupe – c’est même valable pour le pianiste.
Les bons musiciens apprennent ceci: comment ne pas empiéter
sur le chemin de l’autre, comment offrir aux autres musiciens
assez d’espace, au lieu d’empiéter sur leur territoire.
Et
votre musique offre intentionnellement – à vous et
aux autre musiciens – l’espace nécessaire ?
James
Taylor:
Oui, je pense vraiment qu’il est important de ne pas remplir
tous les trous. Plus vous faites de la musique, en particulier sur
scène, plus vous faites confiance à ces trous et ces
moments de calme, au lieu de tout coller ensemble avec un million
de seizième de notes. Vous pouvez absolument laisser quelque
chose d’ouvert intentionnellement, de la manière que
vous laissez l’air entrer en vous.
Avez-vous
jamais pensé à composer une pièce instrumentale,
comme les songwriters Bert Jansch et Bruce Cockburn?
James
Taylor: Je
construis ces parties de guitare en chansons au moment où
elles me tombent dessus. Par exemple, il y a cette chanson “Like
Everyone She Knows” avec une longue intro instrumentale; sur
Hourglass, “Enough To Be On Your Way” débute
avec un pièce à la guitare. Sur mon nouvel album “Caroline
I See You”contient une pièce instrumentale longue d’une
minute. Sur Sweet Baby James ma version de “Oh, Susannah”
pourrait presque être considérée comme une pièce
de guitare. Alors, oui je compose ce genre de choses. Mais étant
un enfant de la tradition folk, je ne sais pas lire la musique et
donc, je ne sais pas bien retranscrire mes idées..
Mais
comment, dans ce cas, arrivez-vous à élaborer les
harmonies jazzy “Oh Susannah” qui semble être
un morceau bourré de principes théoriques fondamentaux?
James
Taylor: Eh
bien lorsque vous vous asseyez assez longtemps avec votre guitare,
vous découvrez alors beaucoup de variations à une
chanson. Et d’un certaine manière je suis un guitariste
typique : lorsque j’étais adolescent je me suis enterré
avec ma guitare pendant quatre ou cinq ans et suis revenu avec un
style qui a certainement pioché des éléments
chez Ry Cooder , Joseph Spence, Merle Travis, Leadbelly et Lightnin’
Hopkins.
Alors,
la touche funk des chansons de votre nouvel album est une idée
de votre producteur?
James
Taylor:
Non, non. Je viens le voir avec une ligne de guitare qui, en fait,
reste la même jusqu’à la version finale. Et lorsque
le rythme à la guitare contient déjà des éléments
de funk – comme dans “Whenever You’re Ready”
ou “Raised Up Family” – alors ce sera arrangé
dans ce style..
Quel
genre de guitare jouez-vous?
James
Taylor:
Je joue sur une Olson – construite par James Olson de St. Paul,
Minnesota. Lorsque j’ai joué à Minneapolis lors
d’une tournée en 1985, il y avait une de ses guitares
déposée dans ma chambre d’hôtel. Je suis
immédiatement tombé amoureux de son feeling et depuis,
je n’en ai voulu aucune autre. Mais sur mon dernier album
j’utilise également un de ces synthétiseurs
de guitare Roland VG 8 sur une guitare Godin, afin d’obtenir
quelques petites variations de son - sur “Belfast To Boston”
et “Carry Me On My Way” un bloc -synthé se déclenche
à partir de la guitare.
Explorez-vous
toujours – de manière consciente – de nouvelles
possibilités stylistiques sur la guitare?
James
Taylor: Quelquefois
j’essaie de me surpasser. Mais, en fait, c’est toujours
pareil: je joue de la guitare et peut-être quelque chose se
développera t-il qui développera mon style un peu
plus. Mais je ne suis pas un virtuose de la guitare – je joue
rarement très haut sur le manche, je n’ai, en fait,
jamais joué de solos de toute ma carrière, j’utilise
un capodastre lorsque je veux changer de clé ou quand je
veux que cela soit plus confortable pour ma voix. Et je suis en
fait, toujours dans la première position….
Mais
vous arrivez à tirer énormément de ça
…
James
Taylor:
Oui, du moins j’essaie. Merci pour le compliment.
Et
en ce qui concerne vos paroles, est-ce que vous lisez de la poésie
pour vous apporter l’inspiration?La Nouvelle-Angleterre est
réputée pour ses poètes …
James
Taylor:
Oui, c’est vrai. Je lis de la poésie. Un poème
d’Auden a inspiré la chanson “Raised Up Family”
(Wystan Hugh Auden, 1907 – 1973; oeuvre la plus importante:
“The Age of Fear”) Et un poème que j’ai
entendu à une soirée de récital a ajouté
des idées pour “Baby Buffalo”. Mais globalement,
l’écriture d’une chanson est un processus mystérieux
pour moi. Il vous faut le faire, continuellement, pour le faire
bien – et normalement dans votre langue maternelle, autrement
cela devient incroyablement compliqué. Mais cette façon
mystérieuse de s’exprimer est devenu à un certain
stade de ma vie, très très importante pour moi, et
ça l’est resté jusqu’à aujourd’hui..
Avez-vous
un conseil pour les jeunes songwriters ? Votre fille Sally est également
songwriter…
James
Taylor: Oui,
et mon fils Ben l’est également ! Ils ont tous les
deux fait des CDs et ils s’en vont en tournée. Ce qu’il
vous faut principalement garder à l’esprit, c’
est que l’écriture de chansons n’est pas une
décision pour un choix de carrière sûr et durable.
Vous écrivez des chansons parce que cela satisfait un besoin
personnel terriblement profond. Et par conséquent, il est
important dans ce sens d’avoir une vie saine. Il y a toujours
des difficultés lorsque vous mettez un tel produit personnel
sur le marché; il est préférable de le protéger
aussi longtemps que possible. En d’autres termes: vivez avec
votre instrument, vivez avec vos chansons. Ayez soin de sélectionner
votre public. Cela vous permettra à partir de là de
vous développer en tant que musicien et en tant que compositeur
et de survivre aux hausses et aux baisses du marché. Et lorsque
vous avez pris soin de ça, il vous faut garder “clairement”
à l’esprit le chemin à votre source. Il vous
faudra distinguer clairement entre le satisfaisant commercialement
et le satisfaisant personnellement.
Ces
conseils sonnent un petit peu comme des réalisations douloureusement
acquises.
James
Taylor:
Oui, mais j’ai aussi eu de la chance, parce quand j’ai
eu du succès, j’étais déjà bien
avancé en tant que songwriter et que musicien. Si j’avais
déferlé sur le public avec force trop tôt, tout
serait tombé en morceaux.
Vos
enfants vous demandent-ils conseil ?
James
Taylor:
Nous nous conseillons mutuellement. Ils me connaissent depuis longtemps
et me connaissent bien dans le quotidien; ils sont très intelligents.
Vous apprenez par les bons exemples, plus que par les règles.
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