Articles et Interviews


"Un James Taylor émotionnel" par Michael Lohr (Akustik Guitarre Janvier 2003)
    Traduction allemand/anglais: Sabine Nolte
    Traduction anglais/français: Samuel Légitimus


James Taylor : « Vis avec ton instrument. Vis avec tes chansons »


Pat Metheny est son plus grand fan. Et ce n’est pourtant pas un instrumentiste de jazz renommé, mais un homme dont les chansons folk-rock sensibles en ont fait, depuis 1970, le compagnon de millions de personnes. Et il le reste, malgré cinq années de pause et un nouvel album October Road, ce qui est évident au vu de la réaction enthousiaste de la part du public durant son récent concert à l’Alte Oper de Frankfurt. En relation avec le nouvel album et la tournée, l’opportunité s’est faite sentir d’une interview avec l’auteur-compositeur légendaire.

Comment, après toutes ces années, gardez-vous alerte votre créativité à faire de la musique?

James Taylor: Eh bien… Il n’y a aucun autre sentiment comparable à celui que l’on ressent lorsqu’une chanson se développe et prend forme en soi. Et il est merveilleux de pouvoir communiquer vos idées aux autres musiciens et de voir comment tout cela évolue avec l’arrangement. C’est le meilleur processus créatif que je connaisse. Et j’ai aujourd’hui encore une très forte pulsion à écrire des chansons.

Et l’inspiration, vous la tirez de votre propre vie?

James Taylor: Oui, un grand nombre de mes chansons ont des connections très personnelles avec moi-même. J’écris de manière très émotionnelle – à propos de choses tirées de ma propre vie, des projections, et des fantasmes. Par exemple:“Frozen Man” parle d’un homme qui est retrouvé gelé dans la glace et qui revient à la vie. Mais c’est en fait une métaphore de moi-même par rapport à ma dépendance à la drogue, me réveillant et revenant à la réalité après 17-18 ans au cours lesquels j’ai été «gelé» à l’intérieur. Bien que les descriptions ne soient pas exactes dans les faits, mes chansons ont toujours, au delà de l’imaginaire, un «pont» direct et important qui les relie à moi-même. Parfois le public ressent la même connexion que moi, et utilise la chanson de la même manière …

Vous sentez-vous attaché à une certaine région? La “Caroline” est souvent évoquée dans vos chansons …

James Taylor: Il y a tout un lot de chansons qui, pour ainsi dire, marque certain points dans le paysage. Par exemple “Copperline”. Et “Carolina In My Mind”. Ou – sur mon dernier album – October Road.

Est-ce le nom réel d’une route?

James Taylor: Pas officiellement. A une époque, je vivais sur une route sur l’île de Martha Vineyard. Cette route n’avait pas de nom, parce que je l’avais construite moi-même. Et j’ai toujours voulu la baptiser «October Road». Un voisin, qui plus tard a déménagé là-bas, a finalement donné à la route son nom officiel – que je préfère ne pas révéler ici, autrement il y aura tout un tas d’allemands qui arriveront pour voir où j’ai vécu … En tout cas, j’adore toujours autant la sonorité et l’idée d’une «route d’octobre » … et c’est comme ça que la route est apparue dans cette chanson.

Et “Copperline”? On a du mal à situer l'endroit sur aucune carte routière?

James Taylor: (il rit) Eh bien – pas loin de notre maison dans la Caroline du Nord rurale, il existe une carrière - près d’une crique appelée Morgan Creek - que nous avions baptisé “Copperline”. Cela parle du paysage dans lequel j’ai grandi et qui possède quelque chose de spécial. Les montagnes autour d’Asheville, en Caroline du nord, d’où vient la famille de mon père, sur la rive du Tennessee, je les aime énormément.

Cela m’amène à vous poser la question sur vos traditions musicales .

James Taylor: Eh bien je peux faire la liste de mes premières influences. En Caroline du Nord nous avons toujours eu une bonne dose de Country & Western qu’on écoutait à la radio: Hank Williams, Flat & Scruggs, certain trucs du Grand Ole Opry de Nashville. Mes parents aimaient les airs de comédies musicales – Rodgers & Hammerstein, Rodgers & Hart, Cole Porter – et toutes ces merveilleuses comédies musicales d’antan: “My Fair Lady”, “Oklahoma” etc. Et ils jouaient eux-mêmes de la folk music – Pete Seeger, The Weavers, Woody Guthrie, Leadbelly – ainsi que la musique classique légère et les chansons satiriques – peut-être connaissez-vous Tom Lehrer …

... "Poisoning Pigeons In The Park"

James Taylor: (éclate de rire) Oui, exactement! Et donc j’ai écouté des trucs comme ça lorsque j’étais enfant – jusqu’à ce que mon grand frère me corrompe avec Elvis, Ray Charles, James Brown, Jackie Wilson, le Kingston Trio. Et alors que j’étais encore un jeune adolescent, cela s’est développé vers une passion pour le folk et le blues – principalement le country blues: le Révérend Gary Davis, Sonny Terry & Brownie McGhee, John Lee Hooker, Lightnin´ Hopkins. Et Tom Rush, Bob Dylan, Joan Baez bien entendu. Et ensuite il y a eu deux guitaristes que j’ai essayé de copier plus que n’importe qui d’autre. L’un était Ry Cooder avec Paradise & Lunch. Et puis il y a eu un album appelé Music Of The Bahamas. Je n’arrive plus à me rappeler le guitariste ...

Joseph Spence ?

James Taylor: Joseph Spence, bien sûr ! Ce tailleur de pierre des Bahamas qui joue un style de guitare très remarquable. Spence et Cooder m’ont amené à un tout autre niveau . Et peut-être dois-je mentionner une troisième personne: un guitariste appelé Arsenio Rodriguez. Il a en quelque sorte «soulevé le couvercle» de mon sentiment musical. La Salsa, la Samba et la Bossa Nova m’ont également influencé – j’ai probablement reçu une éducation musicale assez typique pour l’époque.

Sont-ce des disques que vous avez découverts en grande partie lorsque vous étiez déjà célèbre ?

James Taylor: Non. Je les avais déjà découverts lorsque j'avais 20 ans. Et bien entendu, les musiciens que j’ai personnellement connu ont également joué un rôle: Carole King, Joni Mitchell, Bonnie Raitt ainsi que de nombreux musiciens de studio réputés, inconnus du grand public mais aux talents impressionnants.


La différence entre eux et vous, c’est la motivation qu’a le songwriter d’écrire des morceaux très personnels. Comment écrivez-vous? Recherchez-vous l’inspiration de manière consciente?

James Taylor: Ma méthode est de me retirer avec ma guitare et d’attendre patiemment jusqu’à ce qu’une musique passe par là. La chose qui survient alors, possède déjà en elle un composant émotionnel, qui indique une direction, de même la plupart des thèmes que je reprend sans cesse, mais à partir d’angles différents. Je ne cherche pas cela consciemment... cela survient tout simplement. Alors, la guitare indique la connexion émotionnelle avec le thème et les mots qui sortent de ma tête ont déjà un rythme et un flot avec un certain sens, et ceux-ci aident à former la chanson. Je n’ai plus qu’à continuer à travailler dessus, et peu à peu les parties se mettent en place et le puzzle est terminé. Quelquefois, il est possible de créer une chanson à partir de deux idées différentes - "On The Forth Of July" sur mon nouvel album a été composé à partir de deux idées musicales différentes, qui ne se jouent pas en même temps mais qui vont bien ensemble.

La chanson sonne pourtant comme un seul et même pièce …

James Taylor: Oui – mais pour obtenir cela, les deux idées doivent être modifiées.

Vos parties musicales sonnent comme si elles avaient été travaillées note à note. Est-ce dû au fait que vous êtes l’auteur de vos arrangements?

James Taylor: Cela provient plus d’une méthode de guitariste typique. Excepté quelques chansons, qui se sont développées au piano, j’ai toujours composé à la guitare. Après ça, l’étape suivante consiste à apprendre la chanson au pianiste - ce qui veut dire principalement à mon ami Don Grolnick ou à Clifford Carter. Ce qui m’aide d’un autre côté à mettre la chanson dans une forme avec laquelle les autres musiciens – le bassiste, le guitariste lead, le batteur et les choeurs – pourront travailler. Le piano sert de filtre pour les harmonies et je dirais, d’outil de communication, parce que la guitare est, très souvent, quelque part dans son propre univers. Mais nous avons enregistré le nouvel album sans le piano - uniquement la basse, la batterie et la guitare. A cause de cela, il nous a fallu nous concentrer sur le travail de guitare qui était au centre des morceaux. Et vous me demandez si les parties de guitares ont été travaillées note à note? Eh bien, en fait je les ai traitées très simplement – elles se sont développées au fur et à mesure qu’elles arrivaient. Mais ensuite, il nous a fallu les retravailler de façon très intensive – nous les avons rendu aussi claires et précises que possible durant les processus d’enregistrement et de montage.

L’inclusion sans effort de vos parties de guitare dans le contexte des autres instruments vous distingue de tous les autres guitaristes qui ne composent qu’à la guitare …

James Taylor: Ceci est également dû à mon histoire personnelle avec la guitare. J’ai d’abord appris à en jouer en interprétant des hymnes d’église faciles, des chants de Noël par exemple – avec une ligne de basse, une mélodie et les harmonies au milieu, et donc, un concept similaire à celui du piano. Mon pouce joue une ligne de basse indépendante, les autres doigts font des arabesques autour, elles peignent des harmonies. Beaucoup de guitaristes jouent avec des accords clichés – parce qu’ils jouent et grattent la guitare avec un médiator. Ils jouent l’accord plein en un seul mouvement; mais ils jouent trois ou quatre parties à la fois – ce qui ne doit pas arriver consciemment. Pour ma part, je me promène au travers des différentes parties – je joue et, en fait, elle surviennent d’elles-mêmes. Écrites sur le papier, ces parties paraissent plus horizontales que les accords pleins.

Et votre guitare conserve sa propre partie intelligible à l’intérieur des arrangements …

James Taylor: C’est la raison pour laquelle le bassiste doit décrypter ma propre ligne de basse et pousser ensuite l’idée plus loin. C’est très contraignant.

Donc, vous jouez votre ligne de basse en picking malgré le bassiste ?

James Taylor: Oui, exactement. Vous savez, cela va faire un bout de temps que Jimmy Johnson m’accompagne – et il y arrive très bien.

Jimmy Johnson

Et le défi est de ne pas envahir le territoire de l’autre tout en continuant à parfaitement harmoniser…

James Taylor: Exact. Et ceci est valable pour l’autre guitariste dans le groupe – c’est même valable pour le pianiste. Les bons musiciens apprennent ceci: comment ne pas empiéter sur le chemin de l’autre, comment offrir aux autres musiciens assez d’espace, au lieu d’empiéter sur leur territoire.

Et votre musique offre intentionnellement – à vous et aux autre musiciens – l’espace nécessaire ?

James Taylor: Oui, je pense vraiment qu’il est important de ne pas remplir tous les trous. Plus vous faites de la musique, en particulier sur scène, plus vous faites confiance à ces trous et ces moments de calme, au lieu de tout coller ensemble avec un million de seizième de notes. Vous pouvez absolument laisser quelque chose d’ouvert intentionnellement, de la manière que vous laissez l’air entrer en vous.

Avez-vous jamais pensé à composer une pièce instrumentale, comme les songwriters Bert Jansch et Bruce Cockburn?

James Taylor: Je construis ces parties de guitare en chansons au moment où elles me tombent dessus. Par exemple, il y a cette chanson “Like Everyone She Knows” avec une longue intro instrumentale; sur Hourglass, “Enough To Be On Your Way” débute avec un pièce à la guitare. Sur mon nouvel album “Caroline I See You”contient une pièce instrumentale longue d’une minute. Sur Sweet Baby James ma version de “Oh, Susannah” pourrait presque être considérée comme une pièce de guitare. Alors, oui je compose ce genre de choses. Mais étant un enfant de la tradition folk, je ne sais pas lire la musique et donc, je ne sais pas bien retranscrire mes idées..

Mais comment, dans ce cas, arrivez-vous à élaborer les harmonies jazzy “Oh Susannah” qui semble être un morceau bourré de principes théoriques fondamentaux?

James Taylor: Eh bien lorsque vous vous asseyez assez longtemps avec votre guitare, vous découvrez alors beaucoup de variations à une chanson. Et d’un certaine manière je suis un guitariste typique : lorsque j’étais adolescent je me suis enterré avec ma guitare pendant quatre ou cinq ans et suis revenu avec un style qui a certainement pioché des éléments chez Ry Cooder , Joseph Spence, Merle Travis, Leadbelly et Lightnin’ Hopkins.

Alors, la touche funk des chansons de votre nouvel album est une idée de votre producteur?

James Taylor: Non, non. Je viens le voir avec une ligne de guitare qui, en fait, reste la même jusqu’à la version finale. Et lorsque le rythme à la guitare contient déjà des éléments de funk – comme dans “Whenever You’re Ready” ou “Raised Up Family” – alors ce sera arrangé dans ce style..

Quel genre de guitare jouez-vous?

James Taylor: Je joue sur une Olson – construite par James Olson de St. Paul, Minnesota. Lorsque j’ai joué à Minneapolis lors d’une tournée en 1985, il y avait une de ses guitares déposée dans ma chambre d’hôtel. Je suis immédiatement tombé amoureux de son feeling et depuis, je n’en ai voulu aucune autre. Mais sur mon dernier album j’utilise également un de ces synthétiseurs de guitare Roland VG 8 sur une guitare Godin, afin d’obtenir quelques petites variations de son - sur “Belfast To Boston” et “Carry Me On My Way” un bloc -synthé se déclenche à partir de la guitare.

Explorez-vous toujours – de manière consciente – de nouvelles possibilités stylistiques sur la guitare?

James Taylor: Quelquefois j’essaie de me surpasser. Mais, en fait, c’est toujours pareil: je joue de la guitare et peut-être quelque chose se développera t-il qui développera mon style un peu plus. Mais je ne suis pas un virtuose de la guitare – je joue rarement très haut sur le manche, je n’ai, en fait, jamais joué de solos de toute ma carrière, j’utilise un capodastre lorsque je veux changer de clé ou quand je veux que cela soit plus confortable pour ma voix. Et je suis en fait, toujours dans la première position….

Mais vous arrivez à tirer énormément de ça …

James Taylor: Oui, du moins j’essaie. Merci pour le compliment.

Et en ce qui concerne vos paroles, est-ce que vous lisez de la poésie pour vous apporter l’inspiration?La Nouvelle-Angleterre est réputée pour ses poètes …

James Taylor: Oui, c’est vrai. Je lis de la poésie. Un poème d’Auden a inspiré la chanson “Raised Up Family” (Wystan Hugh Auden, 1907 – 1973; oeuvre la plus importante: “The Age of Fear”) Et un poème que j’ai entendu à une soirée de récital a ajouté des idées pour “Baby Buffalo”. Mais globalement, l’écriture d’une chanson est un processus mystérieux pour moi. Il vous faut le faire, continuellement, pour le faire bien – et normalement dans votre langue maternelle, autrement cela devient incroyablement compliqué. Mais cette façon mystérieuse de s’exprimer est devenu à un certain stade de ma vie, très très importante pour moi, et ça l’est resté jusqu’à aujourd’hui..

Avez-vous un conseil pour les jeunes songwriters ? Votre fille Sally est également songwriter…

James Taylor: Oui, et mon fils Ben l’est également ! Ils ont tous les deux fait des CDs et ils s’en vont en tournée. Ce qu’il vous faut principalement garder à l’esprit, c’ est que l’écriture de chansons n’est pas une décision pour un choix de carrière sûr et durable. Vous écrivez des chansons parce que cela satisfait un besoin personnel terriblement profond. Et par conséquent, il est important dans ce sens d’avoir une vie saine. Il y a toujours des difficultés lorsque vous mettez un tel produit personnel sur le marché; il est préférable de le protéger aussi longtemps que possible. En d’autres termes: vivez avec votre instrument, vivez avec vos chansons. Ayez soin de sélectionner votre public. Cela vous permettra à partir de là de vous développer en tant que musicien et en tant que compositeur et de survivre aux hausses et aux baisses du marché. Et lorsque vous avez pris soin de ça, il vous faut garder “clairement” à l’esprit le chemin à votre source. Il vous faudra distinguer clairement entre le satisfaisant commercialement et le satisfaisant personnellement.

Ces conseils sonnent un petit peu comme des réalisations douloureusement acquises.

James Taylor: Oui, mais j’ai aussi eu de la chance, parce quand j’ai eu du succès, j’étais déjà bien avancé en tant que songwriter et que musicien. Si j’avais déferlé sur le public avec force trop tôt, tout serait tombé en morceaux.

Vos enfants vous demandent-ils conseil ?

James Taylor: Nous nous conseillons mutuellement. Ils me connaissent depuis longtemps et me connaissent bien dans le quotidien; ils sont très intelligents. Vous apprenez par les bons exemples, plus que par les règles.


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